Critique de film
11 minutes

Retour

Depuis les quinze ans d’interruption suite à l’échec de son adaptation de Witold Gombrowicz Ferdydurke (1991), l’auteur-réalisateur-acteur-peintre Jerzy Skolimowski semble s’être réconcilié durablement avec la réalisation, et c’est (plutôt) une bonne nouvelle. En effet,  après le film du retour Quatre nuits avec Anna (2008), le cinéaste polonais a marqué les esprits avec l’inoubliable survival minéral Essential Killing (2012). Réalisateur chouchou des grands festivals européens, son dernier opus, 11 Minutes, a concouru à la Mostra de Venise 2015, duquel il est reparti sans lauriers. Pas étonnant après la découverte d’une œuvre qui d’abord épate par sa virtuosité, avant d’agacer face à la vacuité mal dissimulée d’un pur exercice de mise en scène.

Tic Tac

Entre 17h et 17h11, un jour d’été dans une mégapole polonaise: un soi-disant producteur californien tente de profiter d’une starlette locale dans l’intimité de sa chambre d’hôtel, un couple de punks se dispute la garde d’un berger-allemand, un skinhead balance une armoire dans des escaliers, un ex-taulard reconverti en marchand de hot-dogs attend son fils cocaïnomane. Ces figures et une petite dizaine d’autres vivent quelques minutes avant un cataclysme qui affectera leurs destins, ou pas. Construit sur de perpétuels retours en arrière avant un final feu d’artifices, 11 Minutes déploie son heure et demie sur la durée diégétique annoncée par son titre. Un temps bref ou interminable, intense ou vide, en fonction des personnages, mais surtout du cinéaste, qui s’amuse entre dilatation et contraction, ralenti et accéléré.

Artifice

Un homme croît être trompé. Il a quelques minutes pour tenter de surprendre son épouse. L’homme s’élance dans la rue, trébuche, manque de se faire écraser, dépasse des marchands ambulants, lève la tête quand le vrombissement d’un avion déchire le ciel. Le réalisateur reviendra à plusieurs reprises sur cette séquence, chaque fois d’un point de vue différent. Après l’homme qui court, c’est le pilote de moto qui a manqué de l’écraser qui devient le protagoniste principal. Voilà un exemple du stratagème qui structure 11 Minutes.  L’auteur utilise des sons ou autres micro-évènements comme balises, permettant au spectateur de se repérer dans le récit.

Sous pression

Mais l’art de Jerzy Skolimowski ne se réduit pas à ces tours de passe-passe temporels. Bien qu’aucun évènement majeur à venir ne soit clairement annoncé, 11 Minutes génère une tension permanente et le sentiment pugnace que le pire est à venir. À grand renfort de mixage sonore tonitruant, d’angles de caméra alambiqués (point de vue d’un chien), d’évènements violents et impromptus (un pigeon percute une vitre) ou de cadres laissant brusquement rentrer un personnage en avant-plan, le réalisateur installe un climat d’urgence inconfortable. Participant aussi à ce sentiment, l’outrance expressionniste de certains mouvements d’appareils ou l’hystérie du jeu des comédiens rappelle le travail d’Andrejz Zulawski, compatriote de Jerzy Skolimowski récemment disparu.

Soufflé

Hélas ! Après un départ sur les chapeaux de roue, 11 Minutes peine à dégager une forme cohérente des pièces de puzzle qu’il s’acharne à essayer d’assembler. Le grand événement attendu tarde à venir, le surrégime permanent de la mise en scène épuise. Quand finalement survient le cataclysme, la construction démiurgique de l’auteur est révélée en une poignée de secondes, telle une forme tridimensionnelle qui, en un clignement de paupière, émerge d’un assemblage de tâches, de motifs et de couleurs a priori anarchique. Mais après ce coup d’éclat, point de troisième acte qui viendrait apporter un supplément de sens à l’ensemble et le film s’achève brusquement, laissant ses spectateurs médusés, à bout de souffle.

Vide

Et pourtant, du sens, Jerzy Skolimowski tente d’en faire rentrer dans son dernier opus, à coups de marteau. Le prologue de 11 minutes compile des extraits de diverses caméras internes au récit (téléphones portables, caméras de surveillance, webcam…) et le mouvement de caméra arrière final assemble des centaines d’écrans façon patchwork. Outre ce propos nébuleux sur la multiplication des caméras dans nos vies modernes, l’auteur semble intéressé par un fond Lelouchien sur les hasards et coïncidences qui réunissent ou déchirent les êtres. Artificiellement tressés, ces deux fils apparaissent comme le cache-misère thématique du grand train électrique avec lequel le réalisateur s’amuse comme un petit fou.

Onanisme

Film pari, film exercice, 11 minutes impressionne par sa virtuosité technique et narrative, autant qu’il agace par sa lourdeur et sa gratuité. Affichant maintenant 77 ans au compteur, espérons qu’après s’être accordé cette bonne grosse part de gâteau, l’auteur-réalisateur d’œuvres aussi marquantes que Deep End (1970), Le Cri du sorcier (1978) ou Essential Killing (2010) trouve l’énergie de ne pas terminer sa carrière par ce film grossier, oubliable et autocentré, indigne de son talent.

NdA : 11 Minutes a été découvert en avant-première au festival OFFSCREEN de Bruxelles.

Durée : 1h31

Date de sortie FR : 19-04-2017
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 09 Mars 2016

AUTEUR
Olivier Grinnaert
[96] articles publiés

Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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