Critique de film
12 Years a Slave

Steve McQueen est indéniablement un des talents anglais les plus singuliers et prometteurs ayant émergé ses dernières années. En seulement deux films, Hunger et Shame, il a imposé une mise en scène puissante et intense où chaque plan contient une tension dramatique. Cela va de pair avec des sujets radicaux que ce soit dans Hunger, le destin tragique de Bobby Sands membre de l’IRA et son calvaire de gréviste de la faim, ou encore dans Shame, récit dépressif et glacé d’un homme à qui tout réussit mais qui cache un profond mal être derrière sa dépendance au sexe. 12 Years a Slave, lui, se situe en 1841 où Solomon Northup, un noir, né homme libre, vit à Washington où l’esclavagisme a été aboli. Il se fait kidnapper avant d'être vendu dans les Etats du Sud où l’esclavagisme est par contre encore en vigueur (il ne sera totalement aboli par Abraham Lincoln que plus de 20 ans plus tard). Comme le titre du film l’indique son calvaire durera 12 ans !

La mise en scène de Steve McQueen, même si elle est sans doute moins puissante ici que dans ses deux précédents films reste d’une intensité incroyable. Dans la première partie lorsque Solomon est enlevé et incertain de son sort, on nous assène un montage sonore et visuel très violent (comme ce très gros plan d’une roue d’un bateau qui tourne dans un bruit infernal). On sent la volonté du cinéaste de nous plonger, autant que faire se peut, dans la détresse et la douleur du personnage principal. Peu à peu on devine le projet du cinéaste. Il s’agit d’épouser dans le mouvement de sa mise en scène le tourment de Solomon Northup. Comme pour lui les premiers moments de cette captivité sont extrêmement violents et brutaux, il y a une agression évidente recherchée par le réalisateur, une zone d’inconfort dans laquelle il veut nous asseoir. Mais progressivement, à l’image de Solomon, une forme de résignation, de calme et presque même d’oubli s'installe. La violence n’est plus tant l’effet d’un montage sonore et visuel qu’une évidence quotidienne, qu’une triste compagne de route. La mise en scène se met alors au diapason, avec des plans plus longs et une trompeuse impression de calme.

Toutefois cette mise en scène extrêmement réfléchie se fait parfois piéger par sa propre volonté démonstratrice. Elle agit presque comme un négrier sur ses personnages. On peut aimer cette radicalité, cette absence de concessions et de pathos mais elle a également quelque chose de très démagogique voire parfois carrément discutable. Comme ce long plan sur le visage de Chiwetel Ejiofor dont le regard est perdu et qui soudain fixe la caméra avec un infini désespoir dans les yeux qui appelle à l’aide. Cette manière de pointer le spectateur du doigt, de souligner sa responsabilité même sur ce qui se passe à l’écran est profondément désagréable. C’est là que se lovent les défauts de Steve McQueen (et qui était déjà présents par intermittence dans ses précédents films), dans cette mise en scène tellement consciente d’elle-même qu’elle se croit au-dessus de ses personnages et finit presque par les étouffer.

Un des autres échecs du film est sa temporalité. Solomon Northup a passé 12 ans loin des siens à être un esclave. Or, dans le film on n’a pas du tout la sensation du temps qui passe. Sans indication sur la durée de sa captivité on pourrait penser qu’elle n’a pas dépassé un an. La faute en revient sans doute à cette construction en vignettes (il passe entre les mains de plusieurs « maîtres ») mais qui ne parvient pas à creuser un sillon temporel suffisamment profond. On peut considérer cela comme un vague détail ou on peut tout aussi bien penser le contraire. Pour comprendre ce qu’a été le calvaire de Solomon, il faut que l’on en ressente le poids. Et l’un des éléments les plus fondamental dans cette histoire est bien le temps. Le temps qui écrase peu à peu l’espoir et la dignité. Le temps qui fait peu à peu s’effacer l’homme que l’on a été au profit d’une machine réduite à travailler et à obéir.

Et que dire d’Hans Zimmer ? Il n’a composé que deux morceaux pour le film dont un qui revient sans cesse et qui n’est qu’une exacte copie de sa partition (pourtant ultra connue) pour La Ligne Rouge. En plus de témoigner d’une fainéantise évidente, on comprend mal ce choix de la part de Steve McQueen. Cette musique (assez belle au demeurant) ramollit le film, lui rajoute une espèce d'enrobage hollywoodien qu'il lui sied assez mal. Le reste de la bande originale majoritairement composée de chants d'esclaves déchirants se suffisait amplement à elle-même.

Ceci étant dit, le film reste passionnant surtout lorsqu'il décrit l’affreuse humanité, celle qui a opprimé, celle qui a écrasé ses semblables. A ce titre Michael Fassbender est exceptionnel en négrier alcoolique et tyrannique. Il faut bien sûr parler également de Chiwetel Ejiofor, qui livre ici une performance toute en nuances oscillant sans cesse entre le souvenir d’homme libre et fier qu’il a été et la résignation de l’esclave sans avenir. Il est bouleversant. A ses côtés, la nouvelle venue Lupita Nyong’o dans le rôle tragique de Patsey, l’esclave favorite de Fassbender est magnifique. Son visage est tout simplement inoubliable.

Une légère déception nous étreint donc à la sortie de la projection. On pensait que Steve McQueen ferait le pont entre ses précédentes œuvres radicales et un cinéma plus universel. Si dans l’ensemble le pari est réussi (le film a reçu une multitude de prix, c'est même l’un des favoris pour les Oscars) on ne peut que regretter finalement un manque d’ampleur dramatique à travers une mise en scène trop verrouillée, trop évidente dans ses intentions qui étouffe la soif de liberté de son personnage principal.

Durée : 2h15

Date de sortie FR : 22-01-2014
Date de sortie BE : 22-01-2014
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marck
26 Janvier 2014 à 11h29

A quand un film de l'esclavage de la france aux antilles? Grand film.

Enguerrand
16 Décembre 2013 à 22h02

Merci pour la critique. J'étais à la projection au Forum des images. J'avais beauocup aimé les deux premiers long métrages de McQueen, j'ai également été conquis par celui-ci.

Je partage quelques une de vos critique, notamment celles faites à la musique et au temps que l'on ne voit pas réellement passer.

Petite précision Solomon Northup est un résident de l'Etat de New York et non de Washington D.C.
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Critique mise en ligne le 12 Décembre 2013

AUTEUR
Grégory Audermatte
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