Critique de film
120 battements par minute

De loin cette année le Festival de Cannes a semblé un peu éteint, un peu en deçà de son éclat habituel. La faute à une compétition officielle où peu de films ont déchaîné les passions ou créé le débat. Seul un film a véritablement emballé tout le monde d’un enthousiasme quasi unanime et sans partage : 120 battements par minute, de Robin Campillo. On le pressentait palme évidente, il repartira seulement avec le Grand Prix (bien que le président du jury, Pedro Almodovar, ait avoué en conférence de presse que si ça n’avait tenu qu’à lui, le film aurait eu la Palme). Nous étions donc impatients de découvrir ce film sur les années sida, et plus précisément sur Act Up, association qui se bat pour la défense des droits des séropositifs.

Étonnamment, le film rappelle beaucoup un autre film cannois, palmé celui-ci, Entre les murs de Laurent Cantet (on connaît la proximité entre les deux cinéastes). Pas dans le propos, mais plutôt au niveau de la structure et de la radicalité de la proposition. Quand Laurent Cantet décidait de contenir sa fiction dans l’enceinte d’un lycée, Robin Campillo, lui, la limite à l’association Act Up. Ce n’est pas tant une restriction géographique (même si une bonne partie du film est consacrée aux assemblées générales des militants) qu’une restriction narrative. Tout le film s’en tient aux relations entre les membres de l’association réunis pour mener des actions, les discuter, débattre de leurs options, confronter leurs idées, mais aussi parler de leur maladie, le sida, ce lugubre dénominateur commun. Ainsi, le film se refuse à la fiction pure, à la dramatisation artificielle, et s’épanouit dans une construction en forme de chronique d’où est absent tout artifice narratif. Certes, une histoire d’amour entre deux personnages vient adoucir brièvement ce dur manifeste en faveur du militantisme aux personnages condamnés d’avance par un ennemi invisible et impérieux, mais cette romance elle-même ne sortira pas du cadre de la maladie et de l’association. Tout est résumé lorsque l’un des amoureux demande à l’autre ce qu’il fait dans la vie, celui-ci répond simplement : « Je ne fais rien, je suis séropo, c’est tout. » Le projet de Robin Campillo est là, nous montrer la réalité de ces années sida, de ces héros militants qui ont tant fait pour que les pouvoirs publics prennent conscience de la gravité de l’épidémie et au-delà de ça, plus tristement encore, de la réalité de la maladie.

Par son aspect de chronique naturaliste (avec des personnages que l’on perd de vue ici ou là), avec ses discussions (passionnantes) in extenso et son absence de véritable colonne vertébrale narrative, le film se fait un peu long et parfois épuise, mais il nous rattrape dans un dernier acte bouleversant où le militantisme laisse place à la vérité nue d’une maladie qui ronge peu à peu le corps de l’intérieur. Sans complaisance aucune, sans pathos inutile, Robin Campillo nous confronte à la mort qui vient, inexorablement, à travers le portrait de cette jeunesse qui ne comprend pas ce qui lui arrive. Cette jeunesse pleine d’une force tellurique extraordinaire, sève d’une vie bouillonnante et joyeuse (on retiendra cette scène magnifique de la Gay Pride où la vie déborde de tous côtés), mais condamnée par un virus venant punir une sexualité déjà persécutée. Il faut pour cela saluer les prestations incandescentes des deux acteurs principaux, Arnaud Valois et Nahuel Perez Biscayart.

L’adjectif est réducteur, peut sembler être un lieu commun, mais on est ici face à un cinéma fondamentalement « nécessaire ». 120 battements par minute rend un hommage vibrant à cette jeunesse condamnée qui s’est pourtant battue jusqu’au bout, les armes à la main, avec une rage de vivre bouleversante ; dans un même geste, il nous met face à ce qu’est le sida dans toute sa triste et mortifère réalité, à une époque où l’épidémie semble à tort n’être plus qu’un mauvais souvenir. Si les traitements ont nettement amélioré la qualité et la durée de vie des séropositifs, on continue en 2017 à tomber malade et à mourir du sida, en Europe comme, de manière plus massive encore, en Afrique.

Durée : 2h20

Date de sortie FR : 23-08-2017
Date de sortie BE : 23-08-2017
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Critique mise en ligne le 21 Août 2017

AUTEUR
Grégory Audermatte
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