Critique de film
21 nuits avec Pattie

C’est une maison bleue adossée à la colline, on y vient à pied, on ne frappe pas. C’est une maison de pierre dissimulée sur un sentier ombragé, dont les rais de lumière illuminent les visages de ceux qui l’empruntent. Mais qu’on ne s’y trompe pas, dans ce village de l’Aude, la douceur du vent dans les arbres se mêle au son d’un blues rocailleux. C’est l’utopie des frères Larrieu, où la nature souveraine reprend soudain ses droits. Dans une veine hédoniste, d’une bienveillante étrangeté, tout ici invite à se laisser aller. C’est d’ailleurs pourquoi nous jouerons le jeu. C’est l’été, le temps des bains et des bals à la nuit tombée. Les barrières sociales ne sont pas l’usage, ceux qui vivent là ont jeté la clé.

Quand Caroline (Isabelle Carré) arrive dans la vallée après que sa mère soit décédée, morte d’une crise cardiaque dans son sommeil ; ce lieu et les gens qui l’habitent, lui paraissent aussi sympathiques qu’inquiétants. Il faut dire que l’accueil est sans filtre. Pour Pattie la voisine, tout est prétexte à conter ses frasques sexuelles. Après André le chasseur et Alain le vigneron, Caroline se décide à lui demander : « Il n’y a qu’à moi que tu racontes ces histoires ? » Et Pattie de lui répondre : « C’est comme ça me vient, avec toi ça me vient. » Bien sûr on dirait que ce rôle est taillé sur mesure pour Karine Viard. Elle interprète avec une jubilation certaine, cette bonne vivante, dévoreuse de phallus, ogresse militante du plaisir, toujours en quête de jouissance. Une jouissance joyeuse à la crudité assumée : « L’amour, j’ai horreur de ça, c’est de l’esclavage ! Avec le sexe au moins tu sais ce qui t’envoie en l’air, une bonne bite ! »

Lorsque Jean, l’ami écrivain se présente pour les obsèques de la défunte, dont le corps a disparu, l’excitation est palpable. Dans Peindre ou faire l’amour, les considérations étaient celles de bourgeois, l’échangisme y était déviant, la jouissance presque coupable, avant de se libérer tout à fait. Le désir ici est vital, entier, dionysiaque. La vie côtoie la mort, l’amour dévore la mort. Rien ne semble effrayer Pattie, laquelle se laisse capturer par les récits d’un écrivain célèbre ou d’un mythomane ? Cela n’a pas beaucoup d’importance (André Dussollier décidément étonnant dans le rôle).

Mais ou est passé le corps d’Isabelle (Mathilde Monnier) ? Idéalement interprétée par la chorégraphe et danseuse car il faut au minimum cette compétence, pour incarner une femme passée à trépas, dont l’âme en transit rode autour des vivants. L’enquête mène sur la piste d’un nécrophile, Pattie saisit sa chance : «Tous les fantasmes naissent, il suffit de rencontrer la bonne personne. »  Sur ces belles paroles, le conte bascule franchement dans le monde fantastique d’Apichatpong Weerasethakul, transhumance des créatures et causerie avec les défunts. Chacun joue sa partie dans une féérie drolatique et tout rentre dans l’ordre au lever du jour. Caroline brise ses chaînes et le corps d’Isabelle rejoint mystérieusement son linceul funèbre. Lorsque Pattie aperçoit son fantôme dansant au bord de la piscine, Jean n’y voit que du feu. Et Pattie de conclure : «  Vous les hommes, vous ne voyez pas l’âme, seul le corps vous intéresse. » Chez les frères Larrieu, les femmes sont toute puissantes, elles peuvent tout !

Barbara  Alotto

Durée : 1h55

Date de sortie FR : 25-11-2015
Date de sortie BE : 16-12-2015
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Critique mise en ligne le 01 Décembre 2015

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