Critique de film
A Most Violent Year

J.C. Chandor est un auteur fascinant. En l’espace de trois films, Margin Call en 2012, All is Lost en 2013 et maintenant A Most Violent Year, il signe une trilogie sur l’effondrement des fondations, la perte des repères d’hommes ballotés comme des fétus de paille par la nature ou le système, cyclones d’adversités impossible à freiner une fois lancés, que ça s’appelle le capitalisme ou le progrès. Mais chez Chandor, les hommes plient sans rompre, ils luttent jusqu’à leur dernier souffle, animés de cet instinct profond de survie, de ce bel et ridicule instinct qui condamne les hommes à être prisonniers de leur propre ambition.

Violence invisible

A Most Violent Year est une œuvre d’une densité assez incroyable, un polar peu aimable, austère souvent, au scénario implacable, ciselé et rigoureux, aussi sobre qu’une robe droite vintage, bien moins échancrée que les décolletés d’Anna (Jessica Chastain), aussi inattendu que résolument amoderne dans son ambition louable de ne pas séduire.  Le scénario surprend constamment par son habilité à déjouer les attentes. Déjà le titre nous prend à revers, à la promesse de sang deux visages tuméfiés tout au plus, à celle d’échanges de balles à peine trois coups de feu… dans ce New-York des années 80 ancré dans le milieu du pétrole, J.C. Chandor préfère la menace invisible, paranoïaque, celle qui présage une fin dramatique.

Abel Morales (Oscar Isaacs) et son épouse Anna (Jessica Chastain) ont fait fortune. Ils ne sont partis de rien, ancien chauffeur qui a monté sa société pétrolière, fille d’un voyou qui croupit en prison. Alors qu’Abel est sur le point d’investir toutes ses billes dans l’achat d’un quai à silos qui lui donnerait un accès stratégique sur le port et lui offrirait un quasi monopole sur le marché, les ennuis s’amoncellent. Ses camions sont régulièrement attaqués et dérobés, un procureur lui colle aux basques tentant de démontrer que les comptes de sa société sont frauduleux et pour ne rien arranger sa banque le lâche au moment où il a besoin d'un prêt.

Ambition destructrice

Abel court tous les matins, c’est un winner, immigré mexicain, volontaire, intelligent, l’archétype de l’américain qui réussit, celui qui vit l’American Dream… mais autour de lui les éléments se déchaînent et à l’instar des intempéries qui menaçaient Redford sur son voilier, ceux qui assaillent Abel sont imprévisibles, on s’en prend à sa société et à sa famille. Abel doit alors uniquement compter sur son socle familial et sur sa capacité de réaction pour empêcher son monde d’être avalé dans le trou béant qui s’agrandit sous ses pieds.

A Most Violent Year est un des films les plus surprenants de l’année, un objet rare assez proche d’Un homme très recherché d’Anton Corbijn dans sa capacité à travailler les personnages et à les disséquer, un drame intello qui soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponse, une relecture corrosive du rêve américain, une étude empirique du milieu, celui d’où l’on vient et celui avec un grand M qui gère et régule les flux de capitaux. Impossible finalement d’échapper à l’un ou à l’autre et cela J.C. Chandor le décrit avec brio en présentant un personnage principal qui refuse d'entrer dans l'illégalité.

Habile, le film avance masqué sur ses intentions, s’interrogeant autant sur l’angoisse d’être victime de son époque que coupable de s'y inscrire,  accouchant d'une nécessité malgré soi de devoir se mettre hors-la-loi pour contourner l’imperméabilité du système, ogre bicéphale qui avale et recrache ce et ceux qu’il crée. On se demande alors comme le réalisateur ce qui nous pousse à être ambitieux, sa réponse laconique est aussi violente que le propos du film. A une question de son homme de mains qui lui demande pourquoi il accomplit tout ça, Abel répond : « Je ne comprends pas ta question ». Car il n’y a pas de réponse… on vit dans un monde qui décide pour nous. On choisit d'en faire partie ou non. 

Plusieurs fois, Chandor propose des vues panoramiques de NY, le NY des années 80, on y cherche les tours jumelles du World Trade Center, expression de cette violence invisible qui perçait en sourdine dans les années 80 et allait trouver son expression la plus horrifique le 11 septembre 2001.

Baigné d’une phénoménale lumière jaune et ombragée qu’on doit à Bradford Young qui avait déjà éclairé Les Amants du Texas de Lowery et qui rappelle les intérieurs intimistes de James Gray ou Corbijn, A Most Violent Year est un modèle d’épure, une œuvre qui dévoile sa vérité, froide et implacable, un film à la lenteur introspective striée de deux fulgurances, une course poursuite haletante et un scène finale qui rappelle les plus grands polars urbains des années 70, ceux où Pacino s’appelait Frank Serpico ou Sonny Wortzik et trimbalait sa carrure nerveuse sur les docks de l’Hudson. Oscar Isaacs n’est pas loin d’avoir sa grâce féline. Si Chastain est moins habitée qu’à l’accoutumée, le couple fonctionne merveilleusement à l’écran, aussi beaux et forts que des inséparables. Le couple comme dernier rempart.

Durée : 2h05

Date de sortie FR : 01-01-2015
Date de sortie BE : 04-02-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 19 Décembre 2014

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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