Critique de film
A perdre la raison

Le film a fait grand bruit au dernier Festival de Cannes. A entendre les échos enthousiastes et les avis dithyrambiques, A perdre la raison de Joachim Lafosse aurait même mérité de se retrouver en compétition officielle. Le courroux toujours contre une sélection qui décevait, plus que la raison sans doute tant il n'y a pas dans le film du réalisateur belge quelque chose de franchement révolutionnaire en dehors du sujet lui-même, exceptionnel d'un point de vue voyeuriste. En s'emparant d'un fait divers morbide qui fragilisa l'opinion publique belge déjà échaudée par les affaires Dutroux, Fourniret,  Derochette, Aït Oud, Joachim Lafosse cherche évidemment à confronter le spectateur à la mise en scène d'un quadruple meurtre (cinq en réalité) mais aussi à son interprétation des circonstances et de la vérité. A l'origine d'un débat juridique sur la liberté d'expression et le respect à la vie privée, le film a au moins le mérite de soulever le débat et de ne pas réduire le fond du film à la question de la difficulté du mariage mixte.


Le fait divers sur lequel s'est appuyé Joachim Lafosse, c'est l'affaire Geneviève Lhermitte du nom de cette femme de 42 ans qui égorgea froidement ses cinq enfants près de Nivelles en février 2007. Lafosse nous raconte déjà la fin du film dès les premières images. Murielle (Emilie Dequenne) est sur son lit d'hôpital effondrée demandant en larmes qu'"ils soient inhumés au Maroc", un plan fixe sur le tarmac d'un aéroport, dans le fond de l'image, sur la droite... quatre petits cercueils blancs. Alors que cherche à dire Lafosse dans le reste du film, que cherche-t-il à comprendre ? Vraisemblablement comment Geneviève Lhermitte en est arrivé là ! La seule chose qu'on pourrait alors lui reprocher c'est d'apporter une vérité, son point de vue alors qu'il aurait été sans doute possible de nuancer le tout, ce qu'il n'hésite pas à faire mais sans trop de convictions. Pour Lafosse, c'est clair, Murielle (aka Geneviève) a perdu pied psychologiquement parce qu'elle a été victime d'harcèlement moral. Et comme Lafosse n'ose pas vraiment se substituer à la justice belge, il ne prend pas position de manière tranchée, il propose des pistes comme autant de fumées.
 
Le film n'est qu'un long flash-back. On remonte le temps et découvre Murielle/Geneviève et Mounir/Bouchaïb (Tahar Rahim) en train de faire l'amour sur une plage. Il la demande ensuite en mariage dans un énorme 4X4 qu'il prend grand soin d'aspirer de ses grains de sable. La voiture appartient au Docteur Pinget/Schaar (Niels Arestrup) qui est le père adoptif de Mounir. Le film suit la relation de cet étrange trio parce que Murielle et Mounir, une fois mariés, emménagent chez le docteur, mieux ils l'emmènent avec eux en lune de miel. Si Lafosse a le mérite d'éluder rapidement la question du mariage mixte et de l'éventuelle pression religieuse sur la jeune femme, il la pose tout de même, il la met dans la bouche du Docteur Pinget. C'est une question qu'on entend souvent en Belgique, pas forcément chez les humanistes d'ailleurs. La population marocaine en Belgique ne se réjouira pas de la voir une nouvelle fois remise sur la place publique. Ensuite vient son point de vue nourri à forces d'ellipses temporelles. Murielle s'effondre (très belle interprétation d'Emilie Dequenne qui a obtenu pour le rôle le prix d'interprétation d'Un Certain Regard ex-aequo avec la formidable Suzanne Clément dans Laurence Anyways ) parce que son mari ne s'occupe pas des enfants (sa dépression la conduit à quitter son emploi de prof) mais avant tout parce qu'elle ne supporte plus cette vie prisonnière de la générosité de cet étrange mécène qu'est le docteur. Pour Lafosse la responsabilité est là ! Sous ses airs de bon nounours, Arestrup excelle à brouiller les pistes, tantôt docile, tantôt manipulateur. 
 
 
A perdre la raison n'est pas un polar psychologique à la Chabrol, on sait depuis le début où on va. S'agit-il alors de présenter la genèse d'un drame social à l'aide d'une mise en scène auteuriste ? Là non plus on ne peut être totalement convaincu. Formellement, Lafosse choisit un nouveau parti-pris, il filme les acteurs avec une certaine distance, comme s'il ne voulait pas vraiment se mouiller, comme s'il observait depuis l'autre pièce, comme s'il y avait quelque chose qui s'interposait entre lui et la vérité. Tous les plans d'intérieur sont filmés de la sorte : la caméra est placée à l'extérieur du décor, du lieu dit où se déroule la scène et où les acteurs jouent, tant et si bien qu'une partie de l'écran est composée d'un chambranle, d'un mur, d'un bout de bibliothèque. Ca en deviendrait presque un tic nerveux, il faut toujours, même quand le personnage tourne autour de la caméra qu'il y ait un bout de quelque chose flou dans le champs. On comprend évidemment l'idée, avait-elle besoin d'être étirée et usée à ce point pour qu'elle finisse par perdre toute force même si elle reste très élégante ?
 
Lafosse reste extérieur ou étranger au drame, mais il ne peut toutefois s'empêcher de se ranger aux côtés de la mère infanticide même lorsqu'il la filme en hors champs (à la manière d'Haneke dans Funny Games) accomplir sa sale besogne. C'est de l'horreur pudique en quelque sorte. Est-ce bien pensé cinématographiquement parlant, sans doute et en plus ça permet d'appuyer sa thèse. On ne comprend cependant toujours pas pourquoi il s'est emparé de ce drame et qu'il l'a ramené à une histoire personnelle, à la déconstruction d'un être, cherchant dans la société et les rapports humains la mèche d'une folie meurtrière. Geneviève Lhermitte était suivie par un psychiatre, elle n'avait plus de rapports avec ses soeurs, elle aurait agi sous l'emprise d'une contrainte irrésistible. Dans A perdre la raison, Lafosse troque ses habits de réalisateur pour ceux de l'avocat de la défense, il le fait bien, c'est son droit d'ailleurs, mais quelque part il trompe le spectateur (notamment en ne présentant jamais directement les enfants mais en en faisant des éléments de décors) qui lui, ne peut décemment qu'épouser son point de vue ou ramener l'impression générale du film à un dégoût spectaculaire pour le fait divers. Finalement dans le film, qu'est-ce qui retient le plus notre attention, la mise en scène de Lafosse ou la nature de l'histoire, l'interprétation d'Emilie Dequenne et l'utilisation déjà vue du couple Rahim-Arestrup (Un Prophete) ou le fameux hors champs silencieux ? A vous d'en juger, je ne vous ai donné que mon point de vue distancié comme si je m'étais tenu moi aussi au bord de ce film... Il ne peut de toute façon en être autrement.
 
Durée : 01h54

Date de sortie FR : 22-08-2012
Date de sortie BE : 30-05-2012
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 20 Juillet 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
[973] articles publiés

Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES