Critique de film
Aimer, boire et chanter

Aimer, boire et chanter est donc l’ultime long métrage d’Alain Resnais. Pour ce film, il a reçu en février dernier le prix Alfred Bauer au festival de Berlin. Un prix qui récompense: « un film qui ouvre de nouvelles perspectives dans l’art cinématographique ou offre une vision esthétique novatrice et singulière ». Cet ultime honneur conforte une partie de la critique dans la célébration d’un cinéaste à l’esprit éternellement jeune et vif. Pourtant, Aimer, boire et chanter ne témoigne pas d’une inspiration particulièrement nouvelle chez l’auteur. Après Smoking/No Smoking et Cœurs, cet ultime opus est la troisième adaptation par Alain Resnais d’une pièce du dramaturge anglais Alan Ayckbourn. Comme dans les deux films suscités et d’autres encore, Aimer, boire et chanter se place à la frontière entre Théâtre et Cinéma, pour mieux révéler les procédés et artifices de cette dernière discipline.

Dans la campagne du Yorkshire au nord de l’Angleterre, trois couples sont bouleversés par l’annonce de la mort imminente de Georges, un de leurs proches amis. Ensemble, ils décident d’offrir à leur ami malade un rôle dans la pièce qu’ils sont en train de monter. Pendant quelques mois, Georges va charmer les trois femmes et aussi révéler les faiblesses et lâchetés des uns et des autres… À l’écran, on ne verra jamais ce fameux Georges, mais sans ce fantôme, pas de récit, puisque c’est lui qui chamboule le destin des autres personnages. Qu’importe, le pitch de cette comédie de mœurs teintée de guerre des sexes importe peu. Ce qui intéresse Alain Resnais, c’est le dispositif dans lequel il place sa troupe de comédiens. Un dispositif à l’artificialité assumée qui va pointer une panoplie de tours de passe-passe cinématographiques, au détriment d’une histoire dont il se contrefiche.

L’un des premiers plans du film surplombe une carte du Royaume-Uni. Un mouvement avant et un fondu enchaîné dans l’axe viennent pointer la région d’York. Nouveau fondu enchaîné et nous voici embarqués pour un travelling qui se balade dans une petite cité anglaise. Un peu plus tard, un autre mouvement avant, cette fois sur un dessin représentant un petit cottage, avant que le spectateur n’entre complètement dans le jardin dudit cottage, pour la première scène du film. Pendant une bonne moitié du film, le réalisateur répète ce dispositif entre chaque scène : travelling en campagne, mouvement avant sur dessin (signés Blutch). Résultat de ce dispositif rigoureux et appliqué, il « révèle » le montage et les mouvements d’appareil, procédés dès lors attendus par l’audience comme des entêtes de chapitres. Revers de la médaille, il plombe le film d’une lourdeur ankylosée et l’enferme dans une pénible mécanique.

Plus largement, Aimer, boire et chanter, c’est une comédie en cinq actes, entrecoupée d’intertitres blancs sur fonds noirs. La structure dramatique est donc, une fois de plus, apparente. Egalement révélés, les décors et accessoires: les comédiens évoluent dans trois jardins plus ou moins bourgeois, dont les fonds sont figurés par des toiles peintes suspendues, les bacs à fleurs par des panneaux en bois et les animaux par des marionnettes en peluche… Ce système prive le décor de profondeur et laisse finalement le regard du spectateur seul avec les acteurs.

Malheureusement, l’observation de ces acteurs est un bonheur discutable. En une parfaite symbiose avec ses intentions, le réalisateur dirige des comédiens en sur-jeu constant. La distance est donc respectée, l’audience se retrouve placée à regarder non pas des personnages mais «des acteurs qui jouent». Leurs entrées, leurs sorties, leurs assises, tous leurs déplacements sont empruntés, artificiels. Ceci pour la simple raison qu’ils sont déconnectés de tout besoin narratif, motivés uniquement par une mise en scène démiurge. Cerise sur le gâteau, ces déplacements sont souvent appuyés par un mouvement d’appareil, et ainsi, Alain Resnais donne même à voir la machinerie. C’est bien simple, on a jamais aussi bien senti les départs et les arrêts des machinistes. Aimer, boire et chanter est parsemé de dizaines d’autres exemples, entre faux raccords apparents, découpes de lumière qui dessinent des carreaux de fenêtres en passant par de pénibles ambiances sonores « biquettes en folie » pour nous rappeler que la scène se déroule dans une cour de ferme.

Pour tout créateur, c’est une démarche saine et juvénile de tenter toutes sortes d’expérimentations sur la forme de son Art. En restant si solidement amarré à sa source théâtrale tout en détricotant soigneusement tous les processus cinématographiques, Aimer, boire et chanter s’apparente in fine à une blague trop longue, ou un film expérimental qu’on serait forcé à regarder de A à Z. Lassé de cette mécanique et de ces effets, on observe cette ultime farce sans aucun intérêt narratif qui nous incite à rester en place. Dès lors, le film testament d’Alain Resnais provoque une sensation désagréable, celle d’être pris au piège d’un mauvais vaudeville, auquel on assiste en se tortillant d’ennui, paralysé par le respect posthume. 

Durée : 1h48

Date de sortie FR : 26-03-2014
Date de sortie BE : 26-03-2014
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 31 Mars 2014

AUTEUR
Olivier Grinnaert
[113] articles publiés

Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES