Critique de film
All About Albert

Le dernier film de la toujours sous-estimée Nicole Holofcener trouve son essence, sa raison d'être chez l'acteur et le verbe. Un pur film de jeu, de dialogue, de timing: All About Albert (Enough said), de ce point de vue, est une indiscutable réussite.  Bien que méritant quelques reproches comme autant de clichés du genre (la meilleure amie fofolle, les séquences "montage" ou la fin trop attendue), l'objet en question file droit dans un sillon qu'il est presque seul à exploiter aujourd'hui, hormis bien sûr, le grand James L. Brooks. Discrètement, Holofcener développe un style, entre comédie romantique apparemment balisée (le slapstick en moins) et film de mœurs. All About Albert prend son temps, les cadres sont bien posés, champ/contre-champ, classique et mature (le film est d'un calme absolu) mais le diable est dans les détails: le montage choisit plus volontiers le off, la réaction, laisse durer les moments suspendus. Et ce rythme doux, presque hypnotisant, le jeu des comédiens, toujours posé est sublimé par cette lumière californienne, cadeau formidable, qui vous ferait presque synthétiser de la vitamine D. Et la lumière c'est un tiers du plaisir.

Swinguez donc au son mélodieux des dialogues parfaits, du visage inénarrable de Julia Louis-Dreyfus, de la respiration nasale de Gandolfini, extasiez-vous devant le talent du reste de cette troupe merveilleuse! Car c'est là que le film s'envole, que Holofcener diffuse sa magie: en dirigeant ses interprètes, en nourrissant ses personnages. Mots, mimiques, hésitations, langage corporel, chaque note de cette partition est jouée avec un feeling exemplaire, qu'elle soit simple, de haute voltige ou même un peu éculée. Normal avec une équipe aussi précise, aussi généreuse. Le moindre recoin de ce film comporte un acteur bien casté et bien dirigé, du rôle titre au simple acteur à une réplique c'est entraînant, chacun a un périmètre de jeu ample et cohérent. On pense notamment à Tavi Gevinson, touchante en fille de substitution, Ben Falcone, en mari parfait d'une Toni Collette irrésistible (et humble d'accepter un rôle aussi petit) comme d'habitude et à la toujours sexy Catherine Keener, horripilante en poète donneuse de leçons. Bien que la trame soit cousue de fil blanc et un poil manichéenne, All About Albert est grisant, qu'on se le dise.

Evidemment, la part belle revient au duo d'acteurs phénoménaux que sont Louis-Dreyfus et Gandolfini, tous deux connus pour avoir tenu des rôles cultes dans des séries télé mythiques. Deux géants du petit écran pas vraiment dans le même registre mais opérant une osmose indiscutable devant nos yeux épatés, lui en balourd étrangement (mais indéniablement) sexy, elle en tight-ass au second degré ravageur. All About Albert est un peu à l'image de la rencontre de ces deux phénomènes, un choc entre le comique pur et le charme inquiétant des petits drames qui peuplent la vie de tous ces personnages. Gandolfini joue sur sa prestance, son charisme, articule peu, investit les sceptiques, les pince-sans-rire. Son lâcher-prise pour ce rôle est d'ailleurs aussi bouleversant qu'inattendu. Louis Dreyfus, elle, on s'en doute, est fantasque, plus bavarde, tout en regards entendus, son visage est capable d'exprimer mille choses, de la moquerie à l'embarras et cela en un instant. Ses intonations sont bien plus puissantes que ses mots. Leur duo est un bijou, une évidence et si l'on connaissait mieux James Gandolfini, tant par la diversité de ses rôles que par sa présence récente dans nos mémoires, c'est surtout la prestation de Julia Louis-Dreyfus qui retiendrait l'attention. Cette actrice est évidemment une interprète géniale, tout le monde le sait, mais la voir tenir le film avec une palette aussi large et une présence si lumineuse est un plaisir assez mémorable (c'est son premier "premier rôle" au cinéma et son premier tout court depuis…16 ans!). Tout en finesse, comme la plume et la caméra de Nicole Holofcener, Julia Louis-Dreyfus distille un charme imparable, orchestré par une technique ahurissante, le tout emballé dans un rythme, un phrasé et des mimiques qui n'appartiennent qu'à elle. Alors que Julia vient renforcer les rangs des actrices talentueuses du cinéma américain, comme ça, sans prévenir, au même moment, James s'en va tout aussi brutalement. Le genre d'ironie qui fait mal au cœur.

Durée : 1h33

Date de sortie FR : 26-03-2014
Date de sortie BE : 22-01-2014
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La soif du septieme art
24 Mars 2014 à 02h03

James Gandolfini est exceptionnel de sobriété.
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Critique mise en ligne le 21 Mars 2014

AUTEUR
Jérôme Sivien
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