Critique de film
American Bluff

Avec son casting 4 étoiles composé d'anciens compagnons de route et de nouveaux venus, la nouvelle réalisation de David O. Russell clôture un cycle entamé avec les excellents The Fighter et Happiness Therapy et consacré à des personnages de marginaux, luttant pour leur propre survie et cherchant à se réinventer. Sans être le chef d'œuvre tant annoncé dont la critique US nous parle depuis quelques temps, American Bluff est pourtant un film rare et réussi qui doit beaucoup à la personnalité singulière de son réalisateur.

Découvert aux yeux du grand public et de la presse étrangère avec l'excellent Les Rois du désert en 1999, David O. Russell a connu par la suite une véritable traversée du désert avant de connaître un retour en grâce avec le film de commande The Fighter. Désormais nouvelle coqueluche du cinéma américain, David O. Russell tourne plus vite que son ombre, enchaînant les projets avec une énergie du désespoir qui fait écho aux parcours torturés et tortueux de ses personnages.

Très librement inspiré de l'affaire Abscam, opération entamée par le FBI pour arrêter des politiciens corrompus à la fin des années 70, American Bluff s'écarte assez vite de son terrain de jeu historique pour laisser place à une brillante étude de caractère propre au cinéma de David O Russell. Sous influence seventies, David O. Russell soigne le look vintage de ses personnages et de sa photographie mais prend bien soin de ne pas verser dans l’exercice de style naphtaliné, malgré une première demie heure noyée sous un enchevêtrement de voix off nébuleuses.

Dés son ouverture, le film assume sa nature mélodramatique, en inscrivant au centre du récit le trio amoureux incarné par Christian Bale, Amy Adams et Bradley Cooper, et en détournant avec ironie la mention « inspirée d’une histoire vraie ». L'inénarrable et transformiste Christian Bale prête ses traits au célèbre escroc Melvin Weiberg (renommé pour l'occasion Irving Rosenfeld) dont la première apparition, seul devant sa glace avec ses problèmes capillaires et son embonpoint, annonce la tonalité tragicomique de l'ensemble du métrage. A ses côtés Amy Adams rivalise de charme et de fragilité dans le rôle de sa maîtresse, tandis que Bradley Cooper en flic arriviste et benêt malmène avec bonheur son image de jeune premier. Les acteurs sont tous excellents, avec une mention spéciale pour le charismatique Jeremy Renner en homme politique loyal pris au piège et la sublime Jennifer Lawrence en « desperate housewife » dangereuse et pathétique. Sans faille, la direction d'acteur et le scénario de David O. Russell font preuve d'une véritable richesse psychologique et l'on se prend d'affection pour ces pieds nickelés malheureux.

American Bluff assume le caractère ludique de son intrigue et déjoue les pièges de la reconstitution historique pour se concentrer sur les véritables enjeux humains de son histoire, à l'image de son héros bedonnant et monolithique, incarné avec justesse par Christian Bale, qui voit son masque et ses convictions se fissurer à partir de sa rencontre avec le maire de la ville. Point d'orgue du métrage, la confrontation et l'amitié naissante entre les deux hommes insuffle au film un sentiment d'urgence et agit comme un véritable miroir déformant de la véritable nature du métrage. Pris à son propre piège, le roi de l’arnaque doit alors abandonner sa vie de mensonge et affronter la réalité, à l'image de tous les personnages aux fêlures multiples qui hantent la filmographie de David O. Russell.

A l'ombre du Loup de Wall Street de Scorsese, American Bluff s'impose comme un des plus beaux portraits d'arnaqueur de ces dernières années, et consacre David O. Russell comme un des cinéastes les plus versatiles de sa génération, passant avec une aisance déconcertance d'un genre cinématographique à un autre avec une exigence de mise en scène sans commune mesure dans le cinéma américain contemporain.

 

Durée : 02h17

Date de sortie FR : 05-02-2014
Date de sortie BE : 12-02-2014
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 17 Janvier 2014

AUTEUR
Manuel Haas
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Biberonnée au cinéma populaire, ma cinéphilie ne connaît pas de frontières et se ...
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