Critique de film
American sniper

Plus de 40 ans après L’inspecteur Harry, le cinéma de Clint Eastwood continue régulièrement à être taxé de fasciste et réactionnaire sous la plume de quelques critiques aussi prompts à célébrer son humanisme lorsque ce dernier s'aventure sur le terrain de l’euthanasie (Million dollar baby) ou de la peine de mort (Jugé coupable) que de le condamner dés que sa filmographie épouse les agissements d'anti-héros à l'ambivalence idéologique assumée. L'humanisme chez Eastwood n'aurait droit de cité que lorsqu'il s'accorde avec la vision du monde de ses commentateurs. Derrière la polémique stérile qui accompagne la sortie d'American Sniper ressurgit cette même incompréhension face à un cinéma qui se refuse à tout militantisme affiché et à caresser le spectateur dans le sens du poil.

Le crépuscule des héros

Loin de réaliser un ode à la gloire du sniper le plus dangereux de l’histoire militaire des Etats Unis, Eastwood choisit de poser la question de l’héroïsme et du poids de la mythologie qui entoure la figure controversée de son personnage principal. Si Chris Kyle est considéré comme une véritable légende au sein de l'armée américaine, American Sniper s'évertue à montrer le fossé qui sépare l'homme de son statut de héros de la nation. Eastwood cite John Ford et le célèbre plan final de La prisonnière du désert, la silhouette de Chris Kyle (Bradley Cooper) se découpant dans l'embrasure d'une porte de grange alors que le mythe est déjà en train de se fissurer. Pur produit de l’Amérique rurale, Chris Kyle est un cowboy désœuvré qui cherche à trouver sa place dans une société où les cowboys sont relégués au rang d'attraction de fête foraine. Les attentats contre les ambassades américaines en Afrique en 1998 puis ceux du World Trade Center vont offrir l'illusion d'une nouvelle frontière à conquérir mais l'expérience du terrain va transformer le jeune soldat en véritable bombe à retardement.

Le prix du danger

Plus proche du Travis Bickle de Taxi Driver que du héros classique de western, Chris Kyle se sacrifie dans le seul but d’accomplir quelque chose qu'il estime plus grand que lui-même. Il finira écartelé entre l'aura de légende qui entoure chacune de ses actions et la perte de ses camarades au combat. Eastwood n'offre aucun répit au personnage, qui s'enfonce peu à peu dans les ténèbres. Véritable voyage au bout de l'enfer, American Sniper n’excuse ni ne condamne les faits d'armes de Chris Kyle et traduit magnifiquement le paradoxe et l'énigme d'un personnage qui emportera son secret dans la tombe. Devant la caméra d'Eastwood, Bradley Cooper s'efface derrière l'uniforme pour laisser entrevoir la fêlure profonde qui hante ce soldat élevé au rang de héros.

A 84 ans et après une série de films mineurs, Clint Eastwood vient démentir l'idée que la vieillesse serait un naufrage. Le dernier des géants continue de tracer son chemin et pose la question fondamentale de la marche du pays et du prix à payer pour continuer à faire perdurer les mythes fondateurs de l'Amérique.

Durée : 02h12

Date de sortie FR : 18-02-2015
Date de sortie BE : 25-02-2015
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Critique mise en ligne le 23 Février 2015

AUTEUR
Manuel Haas
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