Critique de film
Amy

Biopic

Vie et mort d’Amy Winehouse, de jeune fille juive d’une banlieue londonienne middle-class aux couvertures des tabloïds, par la grâce d’un classique instantané de la pop-music et d’un single imparable, ironiquement intitulé Rehab. Après Senna (consacré au célèbre pilote de F1 brésilien), le réalisateur documentariste britannique Asif Kapadia assemble un portrait kaléidoscopique de la chanteuse comète, de ses débuts à 16 ans dans d’obscurs clubs de jazz jusqu’à sa mort un jour de juillet 2011.

Odyssée de l’intime

Quelques chansons intemporelles, un look unique, un destin tragique et Amy Winehouse s'est élevée au rang d’icône contemporaine. De retour de la projection, mes proches m’interrogent: « Et son talent ? Est-il mis en valeur ? ». Réponse : pas vraiment. Si les capacités d’interprétation et de composition d’Amy Winehouse sont évoquées, elles intéressent peu le réalisateur. Amy s’ouvre sur un home-movie, une vilaine prise de vue au téléphone portable capture quelques gamines de quatorze ans lors d’une fête d’anniversaire. Au moment de chanter Happy Birthday, les rires se taisent pour laisser toute la place à la voix d'Amy, déjà terrassante d’expressivité. Cette ouverture est à l’image du film: le talent d’Amy Winehouse y est traité comme un don du ciel qui met tout le monde d’accord. À l'image, Asif Kapadia propose une expérience voyeuriste inédite plutôt désagréable.

La Mort en direct

Plongée dans l’intimité 2.0 d’une star auto-destructrice, un film tel qu’Amy aurait été inenvisageable avant l'ère numérique, tant il recourt aux nouveaux moyens de capturer des images, tant il tire parti du mal tout contemporain de la mise en scène perpétuelle de nos propres vies. Presque dépourvu de prises de vues originales, ce documentaire est un collage de home-movies (filmés depuis des appareils photo ou des téléphones), d’extraits d’émissions et d’interviews télévisées, de photos privées et même de messages laissés sur des répondeurs téléphoniques. La narration repose sur un montage d’interviews audio des témoins de la courte vie de la chanteuse, laissés constamment hors-champ. Dans Amy, Asif Kapadia use et abuse du narcissisme ordinaire et des débordements people, et en atteint une forme d'acmé . Le réalisateur va même jusqu’à retrouver les clichés «en rafales» des paparazzis, reconstituant image par image de pathétiques séquences de flashs stroboscopiques qui transforment l'artiste en pantin désarticulé. D’une agressivité ahurissante, ces scènes sont le point d’orgue d’un film formellement abouti. Mais peut-on rendre hommage à l'interprète de Back To Black en l'espionnant par le trou de sa serrure  ?

Paradoxe

À travers son film, le réalisateur le défend clairement: jeune, fragile, pas sûre d’elle, Amy Winehouse a été broyée par le succès et la machine médiatique. Dès lors, Amy est paradoxal. Charge à l’encontre de la presse people qui utilise les mêmes armes et titille la même vile pulsion chez le spectateur. Si les talents d’Amy Winehouse ne sont pas le sujet du film (l’enregistrement de Frank est passé sous silence, celui de Back To Black traité très rapidement), la personnalité et les travers de la chanteuse sont explorés en long et en large. Une part du film qui n’intéresse ni ne surprend, histoire triste et rabâchée de l’artiste torturée, adolescente mal dans sa peau, en besoin constant d’attention, trop immature pour apprivoiser son talent, trop naïve, trop entière, proie de multiples requins prompts à la transformer en planche à billets.

« Leave me alone and I’ll do the music »

À la fois malsain et fascinant, Amy scrute le fond de l’abîme. Plus désagréable encore, le film soutient qu’Amy Winehouse elle-même aurait détesté une telle forme de révérence. L’ado londonienne le répète, le crie, le hurle, le prie: laissez-moi tranquille, je ne veux pas de votre célébrité. Aux foules des festivals d’été avec bières plates et crème solaire, Amy Winehouse préfèrera toujours la scène intime du club de ses débuts. Avec Amy, Asif Kapadia convoque un fantôme pour lui donner un nouveau coup du même poignard. Plutôt que de souiller un corps encore chaud, réécoutez Back To Black, riez, chantez, dansez, pleurez, le fantôme d’Amy vous remerciera avec quelques minutes de bonheur.

Réalisateur : Asif Kapadia

Acteurs : Amy Winehouse, Blake Fielder-Civil

Durée : 2h07

Date de sortie FR : 08-07-2015
Date de sortie BE : 08-07-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 27 Juin 2015

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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