Critique de film
Aujourd'hui

Alain Gomis, le réalisateur d’Aujourd’hui, nous invite à un voyage existentiel et poétique dans les rues de Dakar qu’il transcende grâce aux pérégrinations funestes de son personnage principal, Satché, incarné par un Saul Williams mutique que l’on prend plaisir à revoir au cinéma après son magnifique rôle dans Slam. Satché entreprend un voyage vers la mort mais c’est une allégorie de la vie en réalité, un film joyeux où un homme traverse une journée comme il se remémorerait les plus beaux moments de son existence en les confrontant à la subjectivité du réel. Alain Gomis a l’intelligence de trouver toujours la juste distance entre les plans, à construire un récit où il laisse la liberté au spectateur, celle d’interpréter à la loisir les métaphores heureuses de la mise en scène et tous ces chemins de fuite.

Nouveau film cette année qui me fait penser à Oslo, 31 août. C’est la valeur référence en quelque sorte. Ici aussi, un homme est condamné dès le début du film et on assiste à son ultime journée parmi les vivants. Satché comme Anders (Oslo) démarre sa journée en se réveillant. Il sort groggy du lit et découvre sa famille qui l’attend au seuil de sa chambre. Satché va mourir et tout le monde est venu lui dire au revoir. Aux compliments d’usage succèdent les reproches, rares et fugaces, on dit tout ce qu’on a à dire avant qu’il ne soit trop tard. Satché, témoin silencieux du monde qui l’entoure, observe et écoute surtout les mots tendres de sa mère qu’elle lui murmure à l’oreille : « N’aie pas peur mon fils ». Il quitte sa mère accompagné de son meilleur ami, le passeur de vie, fidèle ombre protectrice qui l'accompagnera toute la journée et jusqu'au seuil de son domicile nocturne.

Alain Gomis nous promène dans les rues de Dakar où l’enfant roi vient de naître, puis dans un squat où Satché retrouve ses amis d’enfance, dans un immeuble où il rend une douloureuse visite à sa maîtresse, la sublime Aïssa Maïga, dans une cour des miracles où l’oncle qui le nettoiera le lendemain improvise déjà le rituel pour qu’il s’y habitue. Toute la difficulté de Satché est justement d’être dans l’instant présent, de vivre ces instants qui sont les derniers mais quelque chose de l’ordre de la mélancolie ou du recul sur soi empêche. Il est autant spectateur de sa propre vie qu'il ne l'est de l'agitation qui secoue son pays. Le réalisateur double alors son propos d’un sous-texte politique. Des images de la crise présidentielle appuient le chemin de Satché, inscrivant l’homme dans la société, un plan d’enfants soldats furtifs, un fou abandonné à son délire en plein carrefour, des émeutes, des bâtiments laissés à l’abandon, des projets pharaoniques à l’image d’un président coupé de son peuple.

La mise en scène est une merveille d’efficacité parce qu’elle oscille entre point de vue subjectif et description du personnage par touches expressionnistes. Il y a une égalité des plans entre chaque changement de caméra, chaque zoom ou gros plan trouve son pendant dans la progression visuelle du film tant et si bien qu’il y a un équilibre étonnant de la mise en scène mise elle-même en valeur par un montage tout en délicatesse. Cette impression de flotter avec Satché nous envahit rapidement. En dehors de la peur de la finitude qui nous étrangle aussi, on est vaincu par la compassion. On s’abandonne au film comme dans le regard intense de Saul Williams et quand on foule enfin le sol sablonneux de sa maison où ses enfants jouent et sa femme étend le linge on a aussi l’impression de rentrer chez nous, vaincu par la journée.

C’est la plus belle séquence du film, elle distille un parfum de surréalisme, de magie que je ne vous dévoilerai pas mais qui offre une dimension encore plus profonde au film. Alain Gomis brouille les pistes, recentre l’homme sur la famille, les jeux avec les enfants, le sexe, la méditation contemplative d’une vie qui a refusé la solitude.

Dakar, pour ceux qui la connaissant, est très bien mise en images, la photographie est splendide (le film est tourné avec un Canon 1D), la construction narrative d’une efficacité rare, l’intensité d’interprétation de Saul Williams toujours aussi foudroyante et l’histoire d’une douceur infinie. C’est un film où l’esprit n’est pas aux commandes, c’est l’âme de Gomis qui filme cette histoire.

Lire notre interview de Saul Williams

Durée : 1h28

Date de sortie FR : 09-01-2013
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 07 Décembre 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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