Critique de film
Badlands

Chez Malick, la balade sauvage est meurtrière et romantique. Ce ne sont certainement pas les notes du Gassenhauer de Carl Orff qui me contrediront. Ni les voix de passion chantant les flammes parricides, emportant en musique les cendres du père et du passé dans un même vent meurtrier. Ni d’ailleurs la voix hésitante de Martin Sheen gravée dans la cire portée aux oreilles à trente trois tours minute. Et encore moins celle de Sissy Spacek qui, en off, blesse de sa naïveté et ne laisse que souvenirs d’un amour rapide, irréfléchi, bientôt mort mais pourtant magnifique.

Alors que la narration spécifique du metteur en scène cherchait encore sa voie, la voix, elle, avait trouvé son chemin. Voguant dans les hautes sphères de la mélancolie du cinéaste, elle accompagne la rencontre et l’itinéraire amoureux et assassin d’un jeune couple : Holly et Kit.

Un poème léger et tragique voilà ce que traduit le son dans l’œuvre de Malick. En dehors des célèbres chuchotements élégiaques, il nous y donne la certitude intrinsèque que sa poésie est tangible et pas seulement visuelle. Elle parvient sous forme de mots ou de frottements aux oreilles attentives. Et lorsque l’acteur se tait, lorsque la pellicule se fait silencieuse, ce sont les cordes et les percussions qui se font entendre et balancent leurs cœurs en musique.

Bien sûr la lame du style n’est pas encore parfaitement affutée mais tranche déjà intelligemment l’émotion alors que ni Steady Cam ni Panaglyde ne permettait ce qui fit la récurrence esthétique de Malick quelques années plus tard. L’eau, le blé et le feu ne sont pas caressés par l’optique mais apparaissent déjà comme éléments essentiels dans l’approche du monde par le cinéaste philosophe.

Le feu, récurrent dans l’œuvre du maître, tient pour la première fois une place de choix. Ici, les terres peu fécondes doivent être brûlées (Badlands) tout comme les pères et les rigueurs. Faire table rase du passé pour reconstruire, pour semer l’avenir. Goûter l’enfer et le détruire pour édifier son paradis dans l’amour. Impossible de survivre ici-bas, en dehors de ce sentiment. Amour du prochain bien sûr, mais aussi de la mère nature et des fruits de ses entrailles. Alors que Les moissons du ciel laissaient ses champs dévorés par les sauterelles et l’incendie d’un amour impossible, Badlands, construit ses idéaux au sein même du brasier, au péril de la vie.

Tous les gestes éternels, tous les regards croisés, toutes les paroles tues ou murmurées, toutes les petites choses qui font de Malick l’un des plus grands noms du cinéma contemporain, pleurent déjà d’être regardées et écoutées dans ce sublime premier film. Certainement l’un des plus beaux qui soient.

Durée : 1h33

Date de sortie FR : 04-06-1975
Date de sortie BE : 04-06-1975
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 11 Avril 2013

AUTEUR
Lucien Halflants
[132] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES