Critique de film
Beijing Stories

Audace ou arrogance

En 1953, Yasujiro Ozu s’attachait à peindre le portrait d’une nouvelle génération japonaise à travers Voyage à Tokyo, internationalement connu sous le nom de Tokyo Story. Ce chef d’œuvre, salué à travers le monde et régulièrement hissé par la critique au rang d’un Citizen Kane ou d’un Vertigo quant à l’empreinte qu’il aura laissée sur l’histoire du cinéma, s’attachait à marquer la transition entre un monde de la tradition et un monde de la règle, un monde régi par la famille et autre, accéléré et régi par le marché. D’une profonde mélancolie, l’œuvre d’Ozu se concluait par l’obligation d’un retour au réel, celui impliqué par le destin de toute condition humaine, que ne pouvait transcender ces codes, anciens ou modernes.


           
Quelle audace fallait-il alors à Pengfei Song pour intituler son premier long-métrage, Beijing Stories, avec la jeune arrogance d’un tel pluriel et l’exigence nécessaire à tant d’ambition ? Si la question du pluriel sera vite résolue - ne faisant écho qu’à la simple forme narrative d’un film choral – celle de l’ambition commettra peut-être l’erreur de rester en suspens.    

Délicatesse et application

Toutefois l’hommage rendu par Pengfei à Ozu à travers Beijing Stories est aussi pertinent à l’image que dans la mélancolie qu'il distille. De l’image, nous retiendrons ces compositions aux lignes géométriques affirmées, marquant hermétiquement la transition brusque entre brumeuse et vaste nature chinoise sur laquelle se referme à présent des espaces urbains confinés, à l’éclairage net et sans mystère. Au-delà, se révèlera la délicatesse d’un cinéaste discret, usant de façon récurrente de la transparence des vitres et du reflet des miroirs, comme pour mieux préserver la pudeur et la dignité des acteurs. De la mélancolie, ce sont ces storylines narrant les espoirs et les rêves des classes populaires de Pékin qui toucheront, par l’humilité saine des personnages qui les porteront et accueilleront leurs écueils ; la poésie de Pengfei se jouant avant tout dans la mise en scène de l’acte manqué, comme fondateur de nouvelles raisons d’espérer.



Les germes d’un cinéma ludique

L’on pourrait dès lors considérer – peut-être un peu abruptement – que le cinéma de Pengfei s’inscrira sans heurts dans l’esthétique d’un cinéma asiatique axé sur la solennité et dont Naomi Kawase (La forêt de Mogari, Still the Water) figure peut-être à ce jour comme l’une des plus lumineuses représentantes. Toutefois, cette célérité dans le jugement reviendrait-elle à nier l’aspect ludique de la romance du film, centrée sur l’aveuglement temporaire de son personnage principal, soutenu quelques temps par une jeune fille qu’il ne pourra reconnaître lorsqu’il la recroisera dans un contexte moins décent.        

L’espoir comme ambition

Véritable cinéma du désir et de la vie, ce qui distingue peut-être le mieux ce premier long-métrage de Pengfei du chef d’œuvre d’Ozu semble définitivement résider dans cette foi accordée au présent. Chez Pengfei, ce dernier, plutôt qu’émerger des décombres d’un inéluctable déclin, semble résolu à se nourrir de lui-même, manifestant un appétit solaire pour l’autosuffisance. Et c’est ce présent qui, synonyme de fraîcheur et de renouvellement, donne envie de se laisser happer par les lumières d’un cinéaste audacieux.

Soleil Håkansson

Réalisateur : Pengfei Song

Acteurs : Ying Ze, Luo Wenjie, Zhao Fuyu

Durée : 1h15

Date de sortie FR : 06-01-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 08 Décembre 2015

AUTEUR
Le Passeur Invite
[49] articles publiés
test
[en savoir plus]
NOS DERNIERS ARTICLES