Critique de film
Big Eyes

Inspiré d’une histoire vraie, dit le titre. Et croire au biopic, l’appréhension craintive. Burton aurait-il complètement lâché la bride ? Aurait-il décidé trop tôt, mais un peu tard, d’avouer son échec au monde, l’échappée de son génie depuis au moins une bonne décennie ? S’adonner au classicisme contemporain, lui qui aura offert tant de douceurs surannées aux cinéphiles de la fin du vingtième siècle ? Les questions se bousculent.

Quelques plans plus tard, une blonde sous la ferraille rouge de San Fran rappelle Novak, rappelle Hitchcock. Puis une voix off et la musique désamorcent la référence. On est bien chez Burton, esthétique biopic en plus. La crainte de l’ennui guète à nouveau Burton et son histoire vraie, si scandaleuse, d’un homme (Christoph Waltz), faussaire amoureux, qui aura exploité le génie de sa femme (Amy Adams) pour faire de lui le grand peintre qu’il aura toujours rêvé d’être. Un vol d’identité, d’emprunte artistique poussant sa femme à une forme de schizophrénie qu’une mère ne peut cacher à sa fille grandissante.

La répression de soi, de son art et le thème esthétique comme morale de la copie conforme (banlieue rangée et travail à la chaîne mais surtout sérigraphie pionnière des œuvres de Keane) hante jusqu’au soleil sudiste. La lumière troquant donc son éclat contre une utilité bien plus trouble. Après tout on reste dans l’antre cinéphile de Burton. Poétiser la simplicité, le manque d’action par l’art plus que par la parole. Un propos formel bien sûr, que Burton aura toujours usité mais aussi propos textuel (aussi souvent assigné à son cinéma) puisant ici un renouveau intéressant dans l’absence de baroque, dans une presque conventionalité.

Delbonnel, souvent prodigieux, signe une photographie frôlant autant le génie que le mauvais goût, touchant même parfois l’inintérêt mais certifiant régulièrement la Burton touch comme pour asseoir son art dans un fauteuil cané aussi confortable qu’embourgeoisé. Impossible pourtant de passer à côté d’une certaine approche de la couleur. Enchainements et mélanges, comme une palette étendue de possibilités cherchant la picturalité dans les moindres clairs d’yeux. Voir la scène dans l’atelier où la vérité (déjà évidente) éclate et les reflets de l’eau claire d’une piscine viennent dégouliner leur évident secret sur les toiles faussées. Indéniablement, le film n’est pas sans talents.

C’est une succes story sans gloire. Une ascension vers un sommet ressort. Plus il approche du bout des doigts de l’héroïne, plus le chemin semble long et tortueux. Une course en avant pour la reconnaissance et l’argent ou pour la créativité. Ce sont deux envisagements qui s’affrontent, un pied de nez aux financiers et au monde de l’art, une déclaration à la création. Et les chiffres de prendre le pas sur la fondamentale de l’art dans l’esprit de la protagoniste (Waltz réveillant sa femme en la chatouillant à bout de billets de vingt dollars). La folie, doucement, s’immisce avec l’argent dans l’esprit brutalisé de l’artiste (n.f), la peur dans celui du faussaire. Puis, le film, après la biographie burtonnisée, vire au thriller, vers l’angoisse de la vérité qui nous est due, la vérité et ses zones d’ombres, ses mensonges fait homme (plus tard, lors d’une ballade nocturne en voiture, la chevelure blonde d’Amy Adams, éclairée d’un joli clair obscur rappelle à nouveau Hitchcock, mais du côté de Psychose cette fois, la lecture schizophrène du film s’impose plus encore). Waltz serpent manipulateur ou loser dévoré par la folie, l’obsession du succès et de la reconnaissance. L’homme use de sa supériorité sociétale pour camoufler sa totale impuissance humaine et créative. Le cabotin monomaniaque n’est jamais aussi malaisant qu’évadé entre contrôle et folie, maîtrise sadique et chaleureux sourire. Il campe ici un homme au talent relevant bien plus de la mise en scène que de la peinture.

Un film féministe donc. Un film qui se pose du côté de la femme dans les 50’s, on le sent sincère mais trop appuyé et légèrement dépassé. Là où, aujourd’hui, la moindre allusion à l’égalité des sexes est décortiquée, une mise en scène posant une emphase épuisante sur toutes les injustices les plus notoires peut paraître pataude.

Après Birdman dernièrement, Burton offre aux critiques une revanche à double tranchant. Donnant au personnage mauvais (Waltz) le plaisir de cracher sur le critique à coup de bile mal dosée et d’arguments foireux, sans pour autant en détacher un certain recul amusé. Le critique comme le galeriste n’ont pas moins tort que l’artiste, pas moins de passion non plus, ils semblent simplement moins en avance dans la reconnaissance du talent ou de l’argent, qui peut parfois s’y jucher. Cependant, jamais Burton ne pose de jugement sur le travail de Margaret Keane. À l’instar d’Ed Wood - avec lequel il partage un scénariste, quelques thèmes et questionnements mais jamais le génie - il privilégie le conte à la satire, à la raillerie ou à l’hommage.

On pourrait croire au grand retour du réalisateur qui après un certain nombre de réussites toutes relatives, voire plantages complets, revient avec un de ses meilleurs films depuis un bon bout de temps (on aura pu apprécier Frankenweenie et Sweeney Todd). Mais malgré ses nombreuses qualités, Big Eyes reste prévisible et jamais vraiment haletant. Imaginons l’auteur perdu dans sa propre condition, contraint à refaire le même film encore et encore et sans ardeur. On lui préfèrera toujours la passion et une certaine poésie gothique qui paraît l’avoir fui depuis quelques films, depuis Sleepy Hollow diront les plus sceptiques.

Durée : 1h47

Date de sortie FR : 18-03-2015
Date de sortie BE : 18-03-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 19 Mars 2015

AUTEUR
Lucien Halflants
[132] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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