Critique de film
Birth

Contexte(s)

En 2003, Nicole Kidman est à l’apogée de sa carrière. Le succès public de Retour à Cold Mountain et son rôle multi-récompensé dans The Hours ont fait d’elle une reine d’Hollywood. En collaborant avec le trublion Lars Von Trier sur Dogville, l’ex Madame Cruise a même redoré son blason international, deux ans après la sortie d’Eyes Wide Shut. Même si le cachet de la vedette engloutit les trois quarts du budget de Birth, Jonathan Glazer peut s’estimer heureux : Nicole Kidman au générique, c’est l’assurance d’une belle couverture médiatique et d’une large diffusion de son deuxième long métrage. Mais en 2004 Birth est accueilli par une critique divisée et un échec public. Toutefois, au cours des presque dix ans qui le séparent d’Under The Skin, la réputation du film grandit. Et peu à peu, la rumeur court dans des cercles de plus en plus larges : et si Birth était un grand film ?

Le pitch

Central Park sous la neige. Sean fait son jogging et s’effondre, victime d’un arrêt cardiaque. Il laisse derrière lui Anna (Nicole Kidman), son épouse issue de la haute bourgeoisie new-yorkaise. Dix ans plus tard, Anna s’est décidée à dire « oui » à son prétendant Joseph (Danny Huston), et le couple organise une réception pour annoncer le mariage à venir. Quelques jours plus tard, un enfant de dix ans s’introduit dans l’appartement familial. Il demande à voir Anna. Son message : « Je suis Sean, ton mari défunt. Je suis revenu. N’épouse pas Joseph. »

Fantas(ma)tique

« Si ma femme défunte revient à ma fenêtre sous la forme d’un oiseau. S’il me dit que c’est elle, j’aurais envie de le croire… Il me faudrait alors apprendre à vivre avec un oiseau.» Ces quelques mots en voix-off ouvrent Birth. Quelques mots qui résument le propos du film. Collaborateur historique de Luis Bunuel, on comprend ce qui a pu séduire le scénariste Jean-Claude Carrière dans cette prémisse, imaginée par Jonathan Glazer. Un élément fantastique, impossible, un fantasme, vient fissurer le quotidien bon-teint des protagonistes de Birth. Dans un univers réaliste, le mensonge du petit Sean est aberrant, proprement incroyable, l’aplomb du gamin achève de rendre le tout surréaliste. Pourtant, le fantasme ne pourra s’immiscer que si les deux parties (Anna et l’enfant) se persuadent de l’impossible, au plus profond d’eux-mêmes. Dès lors, Jonathan Glazer va traquer le plus profond des êtres. Son intention sera de révéler l’âme et le cœur d’Anna, pour que le spectateur accepte le personnage, malgré les évidences.

Miroir de l’âme

Pour l’aider à révéler les tourments de son personnage, Jonathan Glazer a deux alliés de taille. Nicole Kidman d’abord, mise sur la voie de l’under-acting, son personnage refoule une profonde tristesse qui frémit, puis doucement bouillonne sous les assauts de l’enfant perturbateur. Le deuxième atout s’appelle Harris Savides, le regretté directeur de la photographie. Aux avant-postes de Birth, ce trio fait des merveilles pour imprimer sur celluloïd la détresse d’Anna : souvent cadrée seule (à l’opéra, un mouvement avant isole petit à petit le visage de l’actrice alors qu’au fond d’elle le doute s’immisce, et que ressurgit la douleur du deuil) ou encore des plans de foule filmés à la longue focale qui distinguent uniquement le visage net d’Anna au milieu d’une foule floue… Harris Savides et Jonathan Glazer s’accordent même pour isoler Anna alors qu’elle fait l’amour avec son futur mari : on n’y voit uniquement son visage tandis que Joseph reste de dos. Plus tard, une mise en scène identique est appliquée à la séquence finale, où Anna explose enfin, plus que jamais seule avec sa douleur.

Soustractions

À l’évidence, Birth est un film singulier, et Jonathan Glazer opte pour des partis pris tranchés. Parallèlement à cette mise en images qui traque la moindre fêlure dans le visage fermé d’Anna, l’auteur emprunte d’exigeantes voies narratives. Le récit reste délibérément elliptique et mystérieux, laissant au spectateur le soin de combler les espaces vides. Les dialogues de Birth sont souvent réduits à des phrases courtes et abruptes qui propulsent le spectateur au cœur du nœud dramatique (exemple, dans la famille bourgeoise, une scène commence par la réplique : « C’est illégal », on comprend qu’Anna vient d’exprimer publiquement son souhait de vivre avec l’enfant). Dans son ensemble, la réalisation de Jonathan Glazer suit une logique de soustraction: peu de plans, peu de décors, peu de dialogues, un récit resserré sur son idée motrice. Ceci à l’exception notable de la musique, dont l’usage est parfois envahissant, bien que la partition originale offre souvent un contrepoint bienvenu à l’intrigue, un supplément de légèreté.

Cœur versus Cerveau

D’une manière générale, Birth recèle des trésors d’inventivité. Ce très (trop ?) maîtrisé deuxième long métrage est aussi un film d’intrusion, et le réalisateur multiplie les idées de mise en scène ou de montage pour traiter l’installation maladive du petit Sean au cœur du quotidien d’Anna. Néanmoins, malgré toutes ces qualités, le film n’emporte jamais le spectateur. Quelque-chose nous retient de plonger corps et âme avec Anna, alors qu’il s’agit précisément de l’objectif de Jonathan Glazer. Si le réalisateur vise un résultat qui s’adresse au corps et aux émotions, il semble que sa démarche soit trop consciente, trop calculée. Et même s’il recèle de beaux moments, Birth reste trop froid et cérébral pour atteindre pleinement ses objectifs.

Durée : 1h40

Date de sortie FR : 03-11-2004
Date de sortie BE : 03-11-2004
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 21 Juin 2014

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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