Critique de film
Biutiful

L’Uxbal d’Innaritu est un homme étrange, un anti-héros moderne saisi, d’un côté, de fulgurantes lucidités et rongé, de l’autre, par le cancer, la maladie du refoulement. Il survit dans une Barcelone chaotique, en proie au travail clandestin, à la corruption policière, à la violence conjugale, aux râles funestes des esprits qui ne trouvent ni repos ni échappatoire. Car Uxbal (Javier Bardem) a un don, celui de communiquer avec les morts. Comme il a toujours lui-même été en sursis, il les entend lui murmurer leurs colères, il les voit même ramper au plafond comme des cancrelats démoniaques. Le périple d’Uxbal est un cauchemar, il porte sur ses épaules les maux du monde, comme s’ils avaient décidé de s’unir en un seul homme. Et comme Uxbal n’est pas encore Dieu, il crache, vomit, pisse rouge la douleur qui est sienne, comme une boule de poils de la gueule d'un hibou. Il participe à la misère glauque en exploitant des africains, des chinois, tous entassés dans des caves humides, glacées d’inhumanité. Pourquoi ? Juste pour faire vivre sa famille, ses deux enfants qu’il adore et qu’il protège d’une mère bipolaire aux mains d’une largesse un peu trop débordante. Cette femme mi-pute, mi-tox, il l’aime aussi dans toute son imperfection. Si Uxbal n’est pas Dieu, il en a la prophétie plein la bouche, seules les conditions sociales, terrestres le condamnent à être une hyène de la mondialisation.

Biutiful est certainement le film le plus sombre et le plus déprimant de l’année. Pour certains, ça sera trop. Trop de tout, trop de détresse, trop de morts, de corps abîmés, d’âmes malades, de destins brisés dans la coquille, trop, trop, trop. Sang, maladie, sans-papier, chimiothérapie, seringues, mort, délation, au milieu duquel un homme mi-ange mi-démon survit jusqu’à son dernier geste de douceur, en offrant à sa fille la bague d’un père qu’il n’a jamais connu. Inarritu, après son triptyque choral (Amores Perros, 21 Grams et Babel), décide de suivre les pas d’un seul homme, un martyr moderne incarné par un Javier Bardem étincelant, une nouvelle fois, un acteur capable de se détruire physiquement et moralement tout au long du film et de le sauver d’un éboulis d’horreur. Bardem est un et tout à la fois, pourri par la force des choses mais capable de charité. La seule quête qui le guide, amasser du fric, toujours plus, au prix des pires atrocités. PourInarritu, la question du choix ne se pose pas, il agit comme il le filme, dans l’urgence.

Le réalisateur, orphelin du scénariste Guillermo Arriaga qui offrait une universalité si particulière à ses films, aborde cette fois, un point de vue plus singulier. Pourtant les obsessions restent les mêmes, les hommes sont en quelque sorte perdus d’avance. L’espoir inscrit dans la nature même de l’homme est rendu flou, vague et inutile par la société. C’est avec cette vision alarmiste et sans appel du monde, qu’il a construit Uxbal, un personnage d’une densité certes inégalée mais déifié parce qu’animé d’un égoïsme limité à la survie de son entourage. Perdu dans le manichéisme ambivalent de son personnage, Innaritu finit par livrer une œuvre indigeste, limite nauséeuse d’un sentimentalisme incohérent quand on le confronte à la nature de son sujet. Il aurait gagné à ce que les motivations d’Uxbal ne soient pas justifiées par une quelconque compassion ou par un dialogue surnaturel avec les morts mais à ce qu’elles soient simplement le fruit d’une nature désincarnée. Si la survie condamne l’homme à devenir un loup ou un renard, ici en l’occurrence, pourquoi autant insister sur la possibilité d’une bonté… inexorablement viciée par les circonstances sociales. Le propos est facile, c’est la société qui pousse l’homme à devenir inhumain et pas l’inverse.

La mise en scène tourne quant à elle exclusivement autour du visage émacié de Bardem et comment pourrait-il en être autrement, mais elle atteint des sommets de vertige quand elle s’immisce dans une course poursuite abominable, aux relents de traite d'esclaves inversée, dans les rues de Barcelone ou encore dans ce plan séquence enlevé dans une boîte de nuit locale. Voilà un lieu qui inspire décidément, James Gray récemment, Spike Lee surtout dans la splendide scène de la 25e heure. Tous s’y ressourcent.

Comme si en dehors de l’innommable réalité il existait un endroit où les hommes vautraient leurs âmes dans un vide réconfortant et que les réalisateurs s’autorisaient, l’espace d’une séquence, à laisser au vestiaire leur pessimisme mortifère.

Durée : 2h18

Date de sortie FR : 20-10-2010
Date de sortie BE : 23-02-2011
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 14 Juin 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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