Critique de film
Blade Runner

Combien de versions ? Combien de montages ? A quel nombre de découpes cet éclat de beauté somnolente aura survécu ? Près d’une dizaine paraît-il. Seulement deux à mes yeux embrouillés.  L’une, dite « director’s cut», laisse pour fin, une inextricable volonté d’aplanir tout doute. L’autre, dite « final cut», plus fidèle aux volontés artistiques premières, ouvre la voie aux exégèses les plus folles. Il se trouve que nous avons tous notre interprétation. Ridley Scott aussi, mais ça… Nous aurions préféré nous en passer et garder pour raison les rêves de licorne en origamis, à observer et déplier sans peut être jamais rien en comprendre.

Cité des anges

A Los Angeles, très loin dans le temps, la pluie tombe sur les artificiels couverts de peau, remplis de sang, des êtres humanoïdes n’ayant pour confuse utilité que de remplacer l’humain dans ses tâches les plus ingrates ; des machines plus vivantes qu’empathiques ; celles sur qui la mort finira par s’abattre et, avec elle, la peur qui la précède. Ils sont les réplicants. Sorte d’immigrés nés, créés pour se voir expédiés dans l’extérieur des colonies, puis qu’on abat pour révolte, pour dérèglement d’âme, d’idées, de souvenirs que l’on voit au fond des yeux factices ou naturels. Organes occupant un rôle important tant il représente l’entrée première du corps à l’âme, du muscle à la pensée (un œil en très gros plan observant l’univers nous est présenté en début de film ; c’est à la dilatation de la pupille que les tests repèrent les réplicants ; leur inventeur finira les yeux crevés…)

Mort à l'arrivée

Alors, bien sûr, il y a cette frousse universelle mais aussi le désir, la croyance, pour les plus fous, d’y échapper. Echapper au défi du temps et sauver la mémoire, pierre angulaire de l’humanité. Et ainsi remettre en question la confiance inébranlable de l’homme en ses qualités d’humain. La chair et le sang suffiraient-ils à le définir comme tel ou est-ce la mémoire, la pensée, le sentiment ? Cogito Ergo Sum. La conscience de son existence et donc de sa fin amènera d’ailleurs l’un des réplicants (Roy Batty : Rutger Hauer) à tenter de retrouver son créateur pour repousser cette fatalité. Quête qu’il parsèmera de cadavres poussant Rick Deckard/Descartes (Harrison Ford) à reprendre ses activités pour entamer une poursuite philosophique et policière menant l’un ou l’autre à la mort.

Deckard est seul parmi la foule. Chaque parcelle de son monde grouille de vie. De mouvements en tout cas. Un agglomérat de rues surpeuplées pourtant vides et les ombres qui surchargent les rayons de lumière colorée. Mais l’arrivée du personnage de Rachael (une réplicante incarnée par Sean Young) perturbera cet ordre morbide. Une histoire de cœur entre elle et Deckard viendra brouiller les pistes et rendre la frontière séparant humains et réplicants plus trouble encore. Là, où l’humanité privée de sentiments n’est plus qu’une honteuse trace d’elle-même, l’amour ranime – de part et d’autre - l’espoir d’empathie.

Film noir

Incroyablement futuriste et cruellement contemporain, le film emprunte à différents horizons. L’époque (la nôtre) court à la modernité technologique, visuelle (publicitaire…), à l’automatisation… mais reste toujours infailliblement réfractaire au progrès. A l’image du héros seul parmi la foule - cet homme qui vit dans son passé, dans ses souvenirs noirs et blancs jaunis sous verre brisé mais utilise une machine à zoomer dans les photographies numériques qui font le présent de son enquête et par conséquent son propre avenir – mais aussi à l’image de la forme première du film qui tient autant de la science-fiction la plus radicale que du film noir dans toute son évidence, et ce jusqu’au plus profond de ses codes (Harrison Ford y incarne une variation mélancolique du cynisme des Bogart/Marlowe). De l’intrigue se dévorant la queue (et au final assez peu intéressante) jusqu’à son rythme lancinant, presque sensuel, empruntant ses larmes à la pluie comme ses notes au jazz (courant musical que Vangelis semble avoir ingéré puis restitué après digestion de son ventre synthétique).

Mirages futurs

Rarement direction artistique aura atteint pareil niveau de subtilité. Les époques se mélangent : sapes, monuments de pierres, verres, métaux, pantins de fils, pantins de bois, basses rues, autoroutes célestes, gavent chaque plan de références, ramenant la science-fiction féérique à une certaine familiarité quotidienne, le tout porté par une mise en scène onirico-lyrique faite d’ambiances découpées de toutes parts.  Phillip K. Dick, bien sûr, William Blake, Saul Leiter, William Burroughs ou encore le Casablanca de Michael Curtis et sa vision américano-exotique font de Blade Runner une ouverture magistrale aux questionnements philosophiques récurrents à la S-F mais aussi aux univers d’autres éminents artistes (faisant partie prenante de la création ou non mais, ici, brillent particulièrement l’imparable lumière de nuits et de néons de Jordan Cronenweth, la musique de Vangelis ou l’invention visuelle de Syd Meade). Une œuvre ne peut être associée à un seul courant, une seule fonction, une seule pensée, ni à un démiurge unique tant elle représente un condensé de lectures et d’influences diverses. Blade Runner en atteste l’évidence de manière on ne peut plus visionnaire. 

Durée : 1h57

Date de sortie FR : 14-10-2015
Date de sortie BE : 15-09-1982
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Critique mise en ligne le 15 Octobre 2015

AUTEUR
Lucien Halflants
[129] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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