Critique de film
Blue Jasmine

Malgré des budgets restreints, Woody Allen n’a aucun mal à réunir des castings prestigieux. Les vedettes savent sans doute que si Woody tient la forme, il est susceptible de leur façonner des personnages en or. C’est le cas pour Cate Blanchett dans Blue Jasmine, où de manière plus générale, il est aussi question d’or. Comme le titre ne l’indique pas, le jaune est la couleur du cru Allen 2013, une couleur merveilleusement assortie à la blondeur de l’actrice australienne. Dans son dernier film, le petit génie new-yorkais offre à l’une des meilleures actrices contemporaines un rôle à sa démesure. Déjà mémorable dans I’m Not There de Todd Haynes ou Coffee & Cigarettes de Jim Jarmusch, on connaissait le talent protéiforme de la comédienne. Dans Blue Jasmine, elle livre certainement sa plus grande interprétation à ce jour.

Avec moins de mystère, le dernier Woody Allen se serait s’intitulé Jasmine’s Blues. Car c’est bien de déprime dont il est question ici : celle de Jeanette (Cate Blanchett), auto-rebaptisée Jasmine. Depuis que son mari Hal (Alec Baldwin), homme d’affaires pas net, a été rattrapé par le fisc, Jasmine a le moral (et le compte en banque) à zéro. Elle tourne le dos à son extravagant train de vie new-yorkais et emménage à San Francisco dans le modeste appartement de sa sœur Ginger (Sally Hawkins). Jasmine reprend des études et trouve un « travail dégradant » pour subvenir à ses besoins. Mais malgré les efforts conjugués de Ginger et son compagnon Chili (Bobby Cannavale), Jasmine s’enfonce un peu plus chaque jour dans une dépression nerveuse carabinée.

Maître d’œuvre d’une harmonie de décors, de costumes et de lumière (due au talentueux chef opérateur Javier Aguirresarobe), Woody Allen a réalisé un film tout jaune. Lors des premières minutes de Blue Jasmine, cette couleur est associée au luxe, au doré. Mais au fur et à mesure que le récit s’installe, que les personnages se révèlent, on se rappelle que l’or a aussi une vulgarité tape à l’œil, un côté un peu toc. Et alors que l’on croyait assister au portrait d’une femme qui se voit socialement rétrogradée, il s’agit en fait d’une femme issue d’un monde d’apparences qui n’arrive pas à accepter la vérité. Finalement, Woody Allen n’oppose pas pauvres à nantis dans Blue Jasmine, mais des personnages honnêtes à d’autres qui (se) mentent. La vie de Jasmine n’est qu’un mensonge, ses cheveux blonds aveuglants et ses tailleurs Chanel ne sont que parures, même son prénom est une invention.

Comment avancer quand toute son existence n’est jusqu’alors que leurres et mensonges ? C'est le dilemme de l’héroïne du nouveau long métrage de Woody Allen, peut-être son plus réussi depuis Match Point. Beaucoup des personnages qui peuplent la galerie de Blue Jasmine ont fort à faire avec le passé. Jasmine doit-elle renoncer comme Hal, vivre dans la rancœur comme Augie (Andrew Dice Clay), pardonner comme Ginger, fuir pour mieux se reconstruire comme Danny (Alden Ehrenreich) ? Jasmine se débat, et par excès de faiblesse, se réfugie dans l’alcool et les antidépresseurs. Le parallèle avec Match Point n’est pas innocent. Comme son chef d’œuvre de 2005, le nouveau Woody Allen, sous ses atours légers et sa lumière solaire, est un film sombre et psychologiquement tortueux.

Les villes ont toujours influencé le petit cirque de Woody Allen. Dans Blue Jasmine, il en oppose deux : New York et San Francisco. Le passé et le présent de l’héroïne, la grosse pomme embourgeoisée et la cité californienne à la mode. Après le traditionnel générique sur ambiance jazzy, Blue Jasmine s’ouvre par un mouvement panoramique suivant l’avion qui transporte Jasmine d’Est en Ouest. Ce voyage est aussi un repère temporel de part et d’autre duquel le réalisateur construit son récit. Le scénario et le montage de Blue Jasmine sont structurés sur des allers et retours dans le temps et des scènes en miroirs. Ainsi, peu après la découverte de l’appartement de sa sœur, nous assistons en flashback à la première visite de Jasmine dans la somptueuse demeure de son ex-mari. Jasmine n’échappe pas à son passé, elle s’y réfère constamment et chaque nouvelle situation lui en éveille un souvenir.

Si Woody Allen met en scène un monde d’apparat par ses choix de couleurs, la sophistication subtile du maître sait rester discrète. Bien sûr, les qualités habituelles sont là : les dialogues cinglants, le casting parfait, la direction d’acteurs effarante de précision rythmique. Le découpage reste dépourvu d’esbroufe et le réalisateur laisse ses personnages exister à l’intérieur de cadres composés. Mais il utilise aussi d’élégants mouvements de steadycam pour installer un espace dans lequel il met en scène de subtils plans séquences pour laisser pleine mesure au talent de ses comédiens (à ce titre, la scène entre la sœur Ginger et son ex-mari dans la chambre d’hôtel new-yorkaise est une merveille). Admirable, le réalisateur utilise les longues focales pour les gros plans de Jasmine prise en flagrant délit de mensonge par l’œil du cinéaste. Enfin dans la dernière partie du film, Woody Allen fait preuve d’une inventivité stupéfiante pour séparer progressivement Jasmine et Ginger, d’abord par la profondeur de champ et la netteté puis enfin par des espaces séparés dans l’une des scènes finales. À l’instar d’un Clint Eastwood, Woody Allen est un cinéaste vieillissant. Comme son collègue et compatriote, il est parvenu à la limpidité de son propos et surtout à une maîtrise parfaite des moyens cinématographiques pour l’illustrer.

Autre preuve de la droite tenue du film, Blue Jasmine ne dévie presque jamais du point de vue de son personnage principal. Sur ce point encore, la science du casting du réalisateur n’a pas failli. Constamment sur le fil, entre (re)présentation mondaine et folie douce, Cate Blanchett insinue un malaise tenace en un fin pincement de bouche ou un subtil battement de cils. D’abord sublime et glamour, elle n’hésite pas à détériorer progressivement son image physique. Par-là, la comédienne ouvre une fenêtre sur les ravages internes de son personnage, dévoré par son incapacité à faire face. Alors que son monde s’écroule, il faut la voir sortir d’une voiture en trébuchant, renverser son sac à main avant de s’éloigner en essayant de rester digne. Il aura fallu tout le génie de l’actrice pour camper ce personnage détestable, égoïste et borné tout en parvenant à le garder aussi faillible, aussi humain. Grâce à un dernier plan déchirant, la Jasmine interprétée par Cate Blanchett est inoubliable.

Certes, Blue Jasmine n’est pas exempt de menus défauts, surtout liés à l’écriture. Le scénariste Woody Allen n’évite pas tout à fait les clichés méchants riches contre gentils pauvres et surcharge le background de ses personnages avec une artificielle histoire d’adoption. D’un autre côté, la maîtrise et l’intelligence de la mise en scène, la précision de la direction d’acteurs, l’interprétation de Cate Blanchett qui explose le potentiel qu’on entrevoyait en elle… Tous ces inestimables atouts font d’ores et déjà de Blue Jasmine un point d’orgue dans les carrières tant du réalisateur que de la comédienne. Mieux encore, c’est un film qu’on garde après la séance, qui accompagnera des vies, sur lequel on débattra, on se déchirera... Un excellent film tout simplement.

Durée : 1h38

Date de sortie FR : 25-09-2013
Date de sortie BE : 07-08-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 27 Juillet 2013

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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