Critique de film
Blue Velvet

Une ville paisible semble tombée de l'azur du ciel. Ses nuages sont blancs, son herbe est verte, ses roses sont rouges. Les pompiers croquent la paix de leurs sourires éblouissants et les enfants hurlent au bonheur sur le retour de l'école. Le reste importe peu. Puis, un tuyau s'enroule, le flux de la vie semble vouloir s'interrompre. On essaie un instant de se défaire du problème mais rien n'y fait. Voici la douleur. La caméra s'engouffre dans les herbes de plus en plus hautes. La pelouse fraîchement tondue devient jungle oppressante et sa faune, dangereuse. Petit à petit s'enfonce l'humain au cœur vertigineux d'un bagne horrifique jusqu'alors invisible.

Un organe mort amorce l'échappée. Une oreille, petit organe sanguinolent, objet de l'audition, gît entre quelques brins d'une herbe verdoyante. Le temps se pose et nous pénétrons l'orifice pour un voyage sensoriel et introspectif vers plus de liberté sonore et factuelle dans un pays en déréliction totale. Les fourmis dévorent la chair en putréfaction, le rêve américain se bouffe la queue, le malaise est constant. Et Lynch de démaquiller de son génie formel la supercherie ambiante, d'un sentiment qu'il n'aura que trop côtoyé, d'un enfer au bleu du velours.

Les limbes ressemblent aux paradis et l'on s'y perd, on nous y laisse chercher les réponses aux mystères de l'impossible. Trancher, brûler, cogner les sentiments pour en récolter le sang, les cendres et les hématomes. Toute en apparence la ville s'effrite en morceaux de vies coagulés. Ses habitants se cachent aux autres, mentent, trichent pour ne jamais divulguer les secrets et l'infamie de chacun. Trouveront leurs saluts ceux qui s'acquitteront de leurs ombres à travers la recherche de quelconque vérité à l'instar de Jeffrey Beaumont (Kyle MacLachlan, substitut de Lynch, fascinant pervers), notre héros.

Les rêves ne sont pas dingues, les rêveurs simplement paumés. Quand Jeffrey et Sandy, adolescents tumescents, enquêtent sur la brune ténébreuse (Isabella Rossellini toute en grâce bleuifiée) à laquelle tous les chemins mènent, ils devront abandonner leurs idéaux pour s'ancrer dans une réalité plus cauchemardesque que la vie qu'ils connaissaient jusque là. Les dialogues vides et factices vont alors laisser place à la virtuosité visuelle. Comme un rite pour passer à un ailleurs, pour voir plus loin, un autre monde derrière les rideaux opaques, au bout des canaux auditifs, des trous funestes et humides. Vers un âge adulte et la perte de l'innocence où les nouvelles expériences s'étendent bien au-delà du mal. Mais avide de connaissances, Jeffrey délaisse son rôle de spectateurs de sa propre enquête pour prendre ancrage dans son avenir et s'immoler de sombre lumière dans les bars malfamés, des acides brûlants entre les jambes tuméfiées d'Isabella Rossellini. Approfondir les espaces pour trouver sa propre noirceur et teinter son ennui de sombres arcanes. Jusqu'à la profondeur de champs créant, dans les scènes d'intérieurs, un état visuel inquiétant.

Noir, le film l'est. Les années quarante, Lynch les aime. Il les investit pour les souiller de l'intérieur. Ici, tout n'est que question de profondeur, de caveaux sans fins et de pénétrations inadéquates. Les sexes jamais montrés dégoulinent à l'écran. S'en écoulent les textes littéraux, d'encres, bleues, rouges, blanches. L'œdipe n'en est plus un. Il n'existe plus mais pleure, crache, vomit les maladies pour qu'elles se mélangent. C'est ainsi que le cinéaste construit ses films, dans l'obscur et dans la littéralité. Son schéma et ses propos sont clairs mais se troublent de tourments, à l'image de la géniale musique d'Angelo Badalamenti. Dans ses tourments le film trouve son originalité et ses qualités esthétiques, en absence de lumière et dans les noirs profonds.

Les cendres bubblegum d'un monde clos sur lui-même s'enfoncent au plus profond de la terre. Alors que la bannière étoilée fond en billets verts, en spermes, et en sangs. Dieu, lui, blesse le reste du monde pas toujours plus séduisant. Se tend alors, le velours sombre et cotonneux sur ce que l'on n'a jamais voulu voir, sur le ciel transparent et innocent. Les apparences sont trompeuses. Froisser le drap serait si facile...

Durée : 2h00

Date de sortie FR : 12-02-2014
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 12 Février 2014

AUTEUR
Lucien Halflants
[132] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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