Critique de film
Boxing Gym

Frederick Wiseman a 81 ans et il a déjà tout compris du cinéma documentaire. Il est conscient qu’à l’évidence le simple fait de poser la caméra est une manifestation de la subjectivité mais il évite toute forme de jugement plus prononcée en ne cherchant pas à répondre à une question ou à vouloir faire dire quelque chose à son film et c’est justement en faisant cela qu’il révèle une véritable portée sociologique.

Auteur de plus de 36 documentaires, Wiseman filme les hommes au sein d’une institution collective, cette fois-ci il plante sa caméra dans une salle de boxe du Texas (Lord’s gym d’Austin). La salle de boxe prend ici la forme d’un miroir grossissant de la société américaine, avec ses cadres, ses immigrés, ses exclus, ses mères, ses enfants. S’ébattent pêle-mêle et pour des raisons aussi diverses, que l’estime de soi, la volonté d’apprendre à se battre, la remise en forme ou la volonté de canaliser son énergie, un futur soldat, un étudiant qui se fait taper dessus à l’école, une mère de famille, un enfant épileptique, un asthmatique, des blancos, des latinos et des négros, un boxeur prophète en bout de course, un type talentueux qui aura raté le sommet et un coach attentif qui avale ses mots comme ses conseils.

Entre les entraînements multiples et variés auxquels on assiste avec rigueur et envie, les sportifs discourent sur la vie, la guerre, le chômage, les tueries dans les écoles, la maternité et les idéaux qu’ils poursuivent sans trop y croire. Certains se vantent de leur maîtrise, d’autres baissent la garde par pudeur, un vieux théorise sous le regard éberlué d’un plus jeune, beaucoup s’écoutent parler, syndrome d’une société qui se replie sur elle-même et cela au cœur même d’un lieu dit de socialisation. Pourtant c’est aussi ce qu’ils viennent chercher ici, dans la moiteur d’une salle de boxe où toutes les trois minutes la sirène du round retentit, un peu de compagnie et d’écoute. A taper dans leurs sacs ou leurs poires, à aligner les pompes ou les exercices jusqu’à l’effondrement, ils viennent aussi se chercher dans l’effort, vider leurs cerveaux pour les rendre plus disponibles.

Dans ce ballet des classes qui composent la société, la salle de boxe adoucit les distinctions et autorisent même les hommes à aligner des pas de danse sans provoquer la moquerie. Wiseman qui réalise, produit, monte et s’occupe du son sur le tournage nous propose un documentaire précieux parce que dénué de toute forme d’idéologie. C’est un témoignage du temps et des hommes dans un lieu qui favorise l’éthique de soi et la soif de la victoire, un lieu des antinomies et des contradictions. Un lieu refuge aussi, défouloir, un théâtre où les murs sont tapissés de vieilles affiches des combats mythiques, où Ragging Bull jouxte Rocky et Tyson.

C’est la violence et la forme qu’elle prend dans la nature humaine qui fascine Wiseman. Appliquant ici ses principes de base du cinéma documentaire, à savoir l’absence de voix off, d’interviews et de musiques additionnelles, les acteurs du film finissent par ne plus trop remarquer la caméra, ils deviennent donc aussi naturels que lors d’une caméra cachée et c’est toute la richesse de cette forme d’art vérité. Le découpage du film est sublime parce qu’une efficacité rare et les images toujours intégrées dans un plan dynamique qui fait sens et offre plusieurs intentions de lecture. Du grand art.

 

Réalisateur : Frederick Wiseman

Acteurs : Richard Lord

Durée : 1h31

Date de sortie FR : 09-03-2011
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 27 Juin 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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