Critique de film
Boyhood

Aller voir Boyhood c’est accepter d’être nostalgique, ouvrir l’album photo de votre enfance, en parcourir les pages jaunies, redécouvrir les premiers soubresauts de l’adolescence au fil des pages, revivre les premières amitiés et les premières amours, enlacer le sourire de votre mère aimante, dénouer la relation avec votre sœur, des conflits initiaux à la complicité grandissante, apprendre à aimer son père, se souvenir des bals du lycée, l’entrée à l’université et vous arrêter au seuil d’une vie qui, à présent, vous appartient. Boyhood, c’est tout cela, un album animé de sa jeunesse, celui qui aurait capté les moments les plus importants et surtout fondateurs. Cette œuvre émouvante est sans doute le plus beau film sur l’enfance et l’adolescence qu’il m’ait été donné de voir.

Pour réaliser ce bijou de sensibilité qui s’étend sur 12 ans (le film retrace la vie de Mason, Ellar Coltrane, de ses six à ses dix-huit ans), Richard Linklater a donné rendez-vous chaque année à ses acteurs afin de les filmer et suivre leur évolution. Ce projet fou soutenu par Patricia Arquette et Ethan Hawke, respectivement mère et père de ce duo d’enfants, le petit Mason et sa sœur Samantha (interprétée par la fille de Linklater, Lorelei Linklater) est unique dans l’histoire du cinéma et il est tellement proche de nos propres vies qu’il en devient bouleversant. Le réalisateur texan n’en est pas à son premier coup d’essai en ce qui concerne les projets cinématographiques amples, il avait déjà suivi l’évolution d’un couple sur plusieurs décennies, Ethan Hawke et Julie Delpy, dans la trilogie Before Sunrise, Before Sunset et Before Midnight mais ici c’est encore plus beau de voir grandir des enfants, plus intense de les voir se construire et de glisser à travers eux dans notre propre passé. Avec Boyhood, on retrouve enfin l’enfant que l’on a été. Celui-là même qu’on avait enfermé dans le grenier aux souvenirs de peur qu’il désapprouve la promesse qu’on lui avait faite petit… à savoir, ne jamais grandir.

Mason est un petit garçon rêveur. Le film démarre d’ailleurs par un beau plan d’un ciel clairsemé de nuages qu’il est en train de regarder avant que sa mère ne vienne le sortir de ses songes. Mason vit avec sa sœur dans une famille monoparentale, sa mère divorcée peine à joindre les deux bouts et les trimballe de maison en maison au gré de ses coups de cœur. Le père, absent au début du film, finira par jouer un rôle important dans la construction de leur identité, tour à tour ami et confident mais au départ il crée juste un manque. Le film qui aurait pu se cantonner à une description proche du documentaire est merveilleusement écrit et il n’est jamais le bréviaire de l’enfance ou de l’adolescence, il est bien plus subtil. La narration est un modèle du genre tout en ellipses poignantes, montées avec intelligence et mises en scènes sans jamais lâcher l’insondable esprit divinatoire du petit Mason.

A travers Mason qu’on voit grandir (la magie illusoire de la fiction disparaissant de facto), on se souvient, l’émotion affleurant constamment, de la difficulté de l’enfance, des disputes des parents qu’on observait terrorisé, de la crainte des familles recomposées, des nouvelles écoles, des amitiés masculines basées sur les rapports de force, des émois amoureux, des relations maternelles et paternelles si nuancées, de nos premières soirées et de la tenace soif existentielle qui guidait notre adolescence. La finesse du film doit beaucoup à l’interprétation tout en retenue d’Ellar Coltrane, enfant réservé mais à la douce empathie. Quand il s’interroge sur cette existence vécue à travers des écrans, on ne peut s’empêcher de penser qu’enfant la seule chose qui nous importait c’était de vivre dehors et d’observer les nuages ou les colonnes de fourmis. Bien sûr il y a eu des heures devant la TV, à jouer à la console avec des amis, à boire des bières dans des canapés, mais l’essence de nos vies était d'explorer, quand on sortait des classes ou fuyait la maison. Quand on le quitte à l’entrée de l’Université, Mason ne sait pas ce qu’il deviendra, nous non plus, mais on sait qui il est et ce qu’il a été. Cette connaissance intime, absolument pas voyeuriste, on la doit au talent de Linklater, génie photographe (Mason est d’ailleurs attiré par la photographie et son regard si particulier est loué par ses professeurs) de ces instants, ces conversations qui définissent qui l’on est et ce que l’on devient. Tourbillon d’émotion, d’intimité et de mémoire du quotidien, Boyhood pénètre la construction identitaire avec une sensibilité hors du commun. Le film par son regard si pertinent finit par devenir universel.

En 2h45 touchées par la grâce, on traverse 12 ans de vie, la sienne et la nôtre. Une foule de détails  ressurgissent. Le plus touchant dans cette aventure c’est de se rendre compte que l’enfant est un jouet aux mains des adultes, qu’il subit constamment, les amants, la violence des beaux-pères alcooliques, la vindicte des copains de classe, la déchirure des ruptures. L’enfant encaisse, avale et intègre pour devenir et advenir.

Accompagné par une bande son rock des années 90, le voyage est d’une douceur rare, il est culturel et politique (Linklater se remettant difficilement des années Bush). En regardant Mason grandir, abandonner des lieux et des gens, renouer inlassablement de nouvelles relations et investir de nouveaux murs, on comprend ce qui a fait de nous un homme… cette succession de passages obligés qui nous détruisent cent fois pour mieux nous reconstruire… carcasse de cicatrices toujours tournée vers la vie. Le film démarre sur le ciel, sur un monde où l’on imagine des nuages changer de forme, il s’achève sur un regard qui s’échange, au beau milieu d’un désert naturel merveilleux. Il est à présent temps de regarder la vie droit dans les yeux et de choisir qui l'on veut être.

Durée : 2h45

Date de sortie FR : 23-07-2014
Date de sortie BE : 16-07-2014
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 29 Juin 2014

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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