Critique de film
Burning

Lee Chang Dong n’est pas seulement un excellent cinéaste. Le prix du scénario à Cannes en 2010 pour Poetry, récompensait la pensée à l’oeuvre d’un homme soucieux de témoigner de son temps. Il est étonnant que le Jury de Cate Blanchett cette saison, n’y ait vu que du feu. Arrivé dans le métier sur le tard (la maturité sans doute après une première vie d’écrivain), Lee Chang Dong trouve grâce au cinéma le moyen de raconter le monde, en épousant la complexité du réel sur tous les registres. Une matière première suffisante pour l’écriture d’un thriller contemporain qu’il situe dans son pays, en Corée du sud où la réalité semble dépasser la fiction.

Jongsu s’interroge : « Il y a de plus en plus de jeunes très riches qui vivent à Gangnam. » Le Gangnam Style, comme disait la chanson. « Aujourd’hui la frontière entre le travail et l’amusement est très ténue » réplique le délicieux Ben. C’est le point de vue hésitant de Jongsu, jeune diplômé en littérature, dont l’auteur préféré est Faulkner. Il se débrouille en s’occupant du bétail de son père, qui a des démêlés avec la justice. Son esprit romanesque cherche à déchiffrer les énigmes d’un scénario, qui s’étire sur un temps aussi long qu’il est nécessaire de pénétrer la texture du vivant, de saisir par-delà les apparences. Ce qui n’arrive pas vraiment, le monde est opaque. Adapté du texte court, Les granges brûlées d’Haruki Murakami, le récit entre déclaration d’intention et mise en abîme feint de jouer le jeu du réel. Comme Jongsu nous voyons mais nous ne savons pas. C’est le monde dans lequel nous vivons, un mystère aux yeux de Jongsu, un jeu de dupes. Ben à Jongsu : « Haemi est seule en réalité, elle n’a pas de lien avec sa famille, elle disait que tu était son seul ami ; elle ne pouvait compter que sur toi. »

Lee Chang Dong introduit la première séquence en plans rapprochés, filmant les retrouvailles de Jongsu et de Haemi, dans le décor saturé et criard d’une animation commerciale. L’histoire est à priori centrée sur une love story. Jongsu est charmé par cette jeune femme espiègle qui semble faire son miel de l’illusion du visible ; tout en affirmant son désir sans détour. Un vrai sujet de fascination pour Jongsu. Elle lui confie les clés de son appartement et la garde de son chat, avant de s’envoler pour l’Afrique.

C’est la première absence de Haemi. La disparition qui s’ensuit plonge Jongsu dans un abîme de fantasmes, d’attente et de perplexité. Le mystère s’épaissit, le thriller peut commencer. Quant à Ben, il est riche, la vie est simple. On le compare au flamboyant Gatsby. Un Gatsby sans idéal. Il sème à dessein le trouble et l’entêtement de Jongsu ne semble pas l’inquiéter. Pourtant cette filature obsessionnelle agrandit le cadre. Le champ s’ouvre, les personnages s’inscrivent dans un environnement que nous devinons difficile : la misère de la paysannerie, l’annonce des chiffres du chômage à la radio. Et soudain la somme des éléments fait sens, un nouveau reflet éclaire les zones d’ombres : les bâillements de Ben, l’apparition d’un chat dont on devine le nom. Puisque nous ne savons pas, nous imaginons les scénarios possibles sur des fondations hypothétiques. Et viendra cette étreinte mortelle, un geste mutique, sans résolution. C’est une justice désespérée, isolée sur le 38ème parallèle, face à une violence qui s’ignore, indifférente et apathique.

Barbara Alotto

Réalisateur : Lee Chang-Dong

Acteurs : Yoo Ah-In, Steven Yeun, Jeon Jong-seo

Durée : 02h28

Date de sortie FR : 29-08-2018
Date de sortie BE : 29-08-2018
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Critique mise en ligne le 14 Septembre 2018

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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