Critique de film
Camille Claudel 1915

Camille Claudel 1915 est un film sur le papier assez nouveau dans l’œuvre de Bruno Dumont. Premier film historique et première fois qu’il s’intéresse au genre du biopic. Alors bien évidemment  devant la caméra de Dumont la vie de Camille Claudel n’est absolument pas exhaustive et ne prétend pas livrer un portrait total de la sculptrice (contrairement au film de Bruno Nuytten avec Isabelle Adjani). Au contraire même le film se concentre uniquement sur trois jours, alors que Camille est internée dans l’Asile de Montdevergues près d’Avignon. Trois jours qui la séparent d’une visite de son frère, Paul Claudel.

Hors-Satan était peut-être le film le plus exigeant et austère de Bruno Dumont (nous avons d’ailleurs appris avec tristesse le décès prématuré de son acteur principal David Dewaele). Il y déployait une mythologie magnifique du clochard céleste dans une mise en scène impressionnante de sècheresse brute et de beauté divine. C’est sans doute son chef-d’œuvre. Dans Camille Claudel 1915, il poursuit ses interrogations sur la foi (entreprises également dans le très fort Hadewijch). Et si dans Hors-Satan cette foi était l’apanage des mains, qui prient, qui donnent, qui punissent etc… dans Camille Claudel 1915 tout passe par le visage. Peut-être même le premier film de l’histoire du cinéma à faire du visage son sujet principal.  En effet on ne compte plus le nombre de plans ou scènes où l’observation fiévreuse du visage est l’objectif principal, filmé précisément au centre du cadre. Par ailleurs Bruno Dumont s’est visiblement imposé une règle dans sa mise en scène, le visage n’existe que dans son entièreté. Il ne peut être déconstruit, être réduit à un organe ou à un détail, le visage n’est absolument jamais coupé par le cadre. Il existe dans sa totalité, il n’a plus d’yeux, de bouche, de nez, il n’est que visage. Car c’est dans ce visage que s’incarne toute la puissance de l’âme, tout le trouble de l’esprit et toute la douleur du corps. Ce visage c’est bien évidemment celui de Camille Claudel qui ne comprend pas son internement, qui a l’impression d’être emprisonnée contre son gré (c’est le cas d’ailleurs) mais c’est également le visage des autres patientes de l’asile (Bruno Dumont a fait tourner les véritables pensionnaires et infirmières du centre psychiatrique dans lequel le film a été tourné). Visages dans lesquels se lisent la folie, la sénilité mais également la douceur, un certain bonheur et la bonté pure.

Il est fascinant de voir comment Dumont se concentre sur des entres deux, des moments de vide où le personnage, condamné à l’inaction ne sait quoi faire de sa personne. Et au vide de la vie de Camille le cinéaste nous offre un cinéma également vide, réduit à rien, réduit à un visage affligé. Pourtant ce rien devient rapidement tout. Là est le véritable tour de force de Dumont de faire de cette épure absolue, de cette austérité monacale silencieuse et chuchotée, le chemin vers la Grâce. La Grâce de l’humanité absolue qui sourde peu à peu derrière la façade de tous ses visages si expressifs. Camille n’est plus qu’un bloc brut d’émotions sur lequel se sculpte toute sa douleur (comme quand elle ramasse une poignée de terre qu’elle malaxe dans sa main, comme un souvenir manuel de sa vie d’antan). Et dans cette matérialité-là, dans ces regards, ces larmes, ces grimaces, ces rictus que le film prend physiquement forme, qu’il prend du relief et qu’il se met à exister dans une nouvelle dimension. La dimension humaine. Et c’est évidemment sublime.

Dans une seconde partie un peu inattendue nous voyons son frère Paul Claudel arriver à l’asile. Le film passe alors dans une autre sorte d’enfermement. Celle du verbe. Puisque soudain Paul Claudel s’adresse à Dieu dans un fanatisme religieux grotesque et rapidement plus malade que ce que le visage des pensionnaires de l’asile nous montrait. Il faut voir cette scène incroyable où Paul Claudel écrit une lettre pleine de ferveur catholique, torse nu parfaitement coiffé et où il s’arrête régulièrement pour observer son propre corps dans une chorégraphie fasciste rappelant les heures les plus sombres du culte du corps nazi (d’ailleurs lors d’un dialogue Paul Claudel justifie la première guerre mondiale par la volonté de Dieu). Scène véritablement étonnante et incroyablement puissante au vu du dialogue qui se fait soudain entre paroles et corps qui s’opposent, se contredisent, s’annulent, là où une fois encore les visages de la première partie avaient cette Grâce limpide, lumineuse et intense qui n’existait que par elle-même.

Et puis vient la rencontre des deux êtres, déjà cinématographiquement aux antipodes. Effectivement elle éclate dans toute son horreur entre une Camille qui espère pouvoir sortir de cet enfer et son frère qui remet tout entre les mains d’un Dieu qui n’a pour but de simplement justifier son rôle de petit bourgeois effrayé par la santé mentale fragile de sa sœur et des conséquences sociales qu’elle pourrait avoir sur sa propre réputation. Même si bien évidemment ces choses-là ne sont pas prononcées dans le film, Dumont nous les fait comprendre. Et cette dichotomie des corps et des visages de se perpétuer au-delà du film dans un au-delà plein d’horreur pour une Camille Claudel qui sera condamné à perpétuité dans cet asile où elle mourra en 1943.

On ne peut pas parler de ce film sans évoquer Juliette Binoche. Ce qu’elle propose dans ce film est au-delà du jeu, elle est Camille Claudel, elle est possédée par le rôle et l’incarne avec une intensité peu commune. C’est également remarquable la manière dont les dialogues (de Camille) sont visiblement à moitié improvisés, laissant la place au trouble et à la douleur de la sculptrice maudite qui s'étalent devant nous d’une manière bouleversante et déchirante. En face d’elle Jean-Luc Vincent campe un Paul Claudel effrayant dans sa rigidité dogmatique.

Formellement à tomber, cette rigueur de mise en scène touche au plus profond parce qu’elle se contraint à aller à l’essentiel (une information par plan) à ses visages adorés donc mais également à ce mistral provençal soudain quasi palpable, à ces couloirs froids et mortifères de l’asile, à un arbre dénué de feuilles dans la cour et à bien d’autres choses encore. L’utilisation de la plongée et de la contre-plongée mériterait également un article à part entière. Il y a un plan où Camille est penchée sur le sol et où par un coin du cadre, totalement inattendu, le soleil fait une éclatante irruption. C’est rien mais c’est sublime. Il y aurait tant à dire, tant à raconter (comme cet autre incroyable scène de répétition de théâtre avec les pensionnaires) mais Camille Claudel 1915 est un film qui se vit, qui se ressent, qui se regarde, il faut juste aller le voir et se laisser aller à contempler ses visages paysages que l’on n’avait jamais vu auparavant. Alors qu’on se le dise (car on le dit beaucoup trop peu), Bruno Dumont est le plus grand cinéaste français en activité et à l’échelle du monde il n’est pas très loin du sommet.

Réalisateur : Bruno Dumont

Acteurs : Juliette Binoche, Jean-Luc Vincent

Durée : 01h35

Date de sortie FR : 13-03-2013
Date de sortie BE : 22-01-2014
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Grégory Audermatte
25 Mars 2013 à 09h56

Bonjour à vous deux et merci pour vos retours c'est toujours très important de confronter son travail critique à d'autres opinions.
Permettez-moi de vous répondre successivement :

Ors :
Oui je ne nie absolument pas la paternité de Bruno Dumont avec Robert Bresson, et bien évidemment dire que Camille Claudel était le premier film à faire du visage son sujet principal était un peu présomptueux de ma part. On m'a également fait remarquer la proximité avec le travail de Dreyer ce qui est sans doute vrai mais connaissant mal ce cinéaste je suis probablement passé à côté.
Lorsque je rédige une critique j'avoue bien volontiers être dans l'emphase car pour moi il n'y a rien de pire que la critique tiède et molle. Il faut donner envie à de potentiels lecteurs d'aller voir le film ou s'ils l'ont déjà fait les interpeller sur le film en question.

Philippe Jean :
Cette interprétation toute personnelle de cette scène particulière n'a pas vocation à devenir l'unique hypothèse de lecture. Alors je reconnais une certaine maladresse dans l'évocation du nazisme qui n'avait pas grand chose à faire là. Ceci étant dit j'assume parfaitement la correspondance que j'ai vu entre cette séquence très particulière et une certaine esthétique fasciste. Esthétique fasciste qui nous est aujourd'hui connue à travers le cinéma de propagande nazie, d'où mon raccourci certes un peu rapide.
Quant au rapprochement du catholicisme et du nazisme il n'était pas mon intention mais il semble évident que Bruno Dumont cherche à faire de la religion (telle qu'elle est présentée à travers le personnage de Paul Claudel) un vecteur de fanatisme et de folie aveuglante qui n'est pas tellement éloigné du fanatisme sanguinaire du fascisme en général. Cette interprétation me paraît cohérente par rapport au film.

Merci encore pour ces retours plein d'enseignements.
Bien à vous.
Grégory

ors
24 Mars 2013 à 18h52

Pas mal, cette critique.

Permettez-moi une remarque concernant l'hypothèse que Camille Claudel 1915 pourrait-être le premier film de l'histoire du cinéma à faire du visage son sujet principal.
De tels films sont certes rares mais j'en vois au moins un autre, qui le précède de longtemps et avec lequel il est intéressant de mettre celui de Dumont en perspective: La Passion de Jeanne d'Arc (Dreyer, 1928).
Que Bresson, dont Dumont se rapproche par le questionnement mystique et le souci d'épure, ait abordé à sa façon le même sujet en 1962 dans son Procès de Jeanne d'Arc me semble d'ailleurs abonder dans ce sens.

Ecrivant cela, je ne cherche pas bien sûr à m'adonner au petit jeu des références ou des influences, mais à proposer une piste de réflexion.

Philippe JEAN
18 Mars 2013 à 12h54

Tout d'abord, félicitations pour votre critique, particulièrement bien écrite.

J'aimerais cependant savoir en quoi la scène montrant Paul Claudel écrire tout en regardant, ou admirant si vous voulez, négligemment, ses muscles vous évoque une chorégraphie quelconque, et plus encore une "chorégraphie fasciste rappelant les heures les plus sombres du culte du corps nazi" (rien que ça !). Pour être honnête cet aspect m'a totalement échappé, à moi, pourtant très à cheval sur le Mal qui s'immisce entre les interstices. Cette scène très étrange signifie probablement quelque chose chez Dumont et contribue à rendre assez étrange et inquiétant le personnage de Paul Claudel ... Mais de là à voir une ressemblance avec "le culte du corps nazi" ... Le parallèle avec la première guerre mondiale me parait assez malheureux aussi, non pas parce que vous semblez associer catholicisme et nazisme, ce qui est après tout votre droit (je suis pour une liberté d'expression totale, et je sais que vous êtes d'abord un cinéphile, et non un homme d'humanités ; c'est d'ailleurs pour cette raison que je ne relèverai pas votre quelque peu futile expression "Grâce de l'humanité absolue"), mais parce que vous concluez votre démonstration en citant des évènements qui se sont produits ... presque vingt ans avant l'arrivée d'Hitler au pouvoir. Cette facilité entache malheureusement votre critique qui était jusqu'alors de très bonne tenue et qui rendait hommage à ce grand homme de lettres et de formes qu'est Bruno Dumont.

J'espère que vous ne m'en tiendrez pas trop rigueur ! ;-)
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Critique mise en ligne le 14 Mars 2013

AUTEUR
Grégory Audermatte
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