Critique de film
Carnage

Roman Polanski a tiré un enseignement cinématographique de son incarcération forcée en résidence surveillée. Le choix du film Carnage, adapté de la pièce de théâtre Le Dieu du Carnage de Yasmina Reza, est loin d'être anecdotique, comme on pourrait rapidement l'imaginer en survolant sa filmographie. La pièce et le film sont des huis-clos où les protagonistes poussés par une force invisible restent enfermés dans un appartement. Cette unité d'espace est une des caractéristiques du cinéma de Polanski, on pense notamment à Répulsion mais aussi à un autre niveau à L'Ange Exterminateur de Bunuel où les invités d'une réception ne pouvaient quitter le salon duquel ils étaient prisonniers.

Dans le générique d'introduction de Carnage, des enfants jouent sur un terrain de basket, un groupe se forme, deux gamins se toisent, se poussent, avant que l'un des deux ne frappe l'autre au visage à l'aide d'un bâton. Les deux couples de parents vont alors s'affronter sur les circonstances du drame ayant impliqués leurs enfants. D'un côté les parents de la victime, Jodie Foster et John C. Reilly, de l'autre ceux de l'agresseur, Kate Winslet et Christoph Waltz. La progression narrative du film qui se passe en temps réel, sans pauses ni ellipses, va montrer comment ces quatre adultes vont progressivement passer de la contrition civilisée à l'agressivité la plus primaire.

Les couples sont évidemment très différents. Foster et Reilly affichent leur appartenance de gauche, appartement modeste et goûts artistiques prononcés pour masquer un béance du pouvoir d'achat. Alors qu'il se présente comme vendeur de chasses d'eau et de poignées de portes, il définit sa femme comme écrivain (elle n'a participé qu'à un ouvrage sur le conflit opposant l'Erythrée à l'Ethiopie et en écrit un autre sur le Darfour). Winslet et Waltz ont l'air d'être de droite, elle travaille dans la finance, lui est avocat d'un groupe pharmaceutique. De prime abord, les parents de l'agresseur sont détestables, ceux de la victime sympathiques. Tout ce petit monde va évoluer au fil des minutes et exposer sa face sombre aux yeux des autres. Foster posée et impliquée dans la leçon à donner à l'enfant agresseur, Reilly bonne pâte chaleureuse, Winslet superficielle et fausse d'apparence, Waltz détestable et imbu de sa personne, tous immanquablement vont devenir aussi puérils que des gamins dans une cour de récré aidés en cela par l'alcool qui va faire tomber leurs masques.

Il en va évidemment de n'importe quel type de rencontre en société, les gens y entrent en jouant un rôle qui tient avant tout de la bienséance. La pièce qui est un vaudeville caustique charrie son lot d'explosions comiques, Winslet vomit son clafoutis, Waltz voit son portable échouer dans un vase de tulipes, Foster pique une crise de nerfs parce que son livre d'art préféré est rempli des restes du clafoutis de Winslet et Reilly, quant à lui, renverse sa veste de bobo pour afficher des idées racistes et sa haine viscérale de la cellule familiale. Le tout dégénère en hystérie complète (surtout portée par les femmes) où les adultes posés sont devenus des projections extrémistes d'une société de consommation où la personnalité a été refoulée pour devenir une représentation sociale caricaturale. Ce ne sont plus les parents qui s'affrontent mais les individualités au sein des couples, les hommes contre les femmes.

 

Si Carnage offre de grands moments de comédie, au sens premier du terme, non pas que ça ne soit pas drôle, ça l'est par instant, mais c'est davantage un film construit pour les acteurs qui a la manière d'une pièce de théâtre ont parfois des éclats de génie comme de grands moments de solitude dans leurs 'seul en piste' ou quand ils semblent perdus sur leurs marques au sol. Difficile de dire qui s'en sort le mieux, tant tous finissent par pousser leur jeu dans des extrêmes assez ridicules. Waltz au début un peu timide dans ce ballet d'Oscarisés, finit sans doute par apporter le plus de retenue à cette foire du mauvais goût.

Concernant la mise en scène, celle-ci a autant d'inventivité qu'une réalisation d'une quotidienne de Secret Story. Il y a certes de la fluidité, les plans s'enchaînent sans qu'on ne suspecte la présence de la caméra mais celles de surveillance qui fleurissaient aux quatre coins du plafond de la résidence de Polanski auraient tout autant fait l'affaire. A ceux qui se demandent s'il s'agit de théâtre filmé, on répondra oui. Une pièce de théâtre qui aura coûté la bagatelle de 25 millions de dollars pour être mise sur pied. L'intelligence du texte, son éclairage sur les faux-semblants et l'hypocrisie du discours social n'a pas profité de ce passage au grand écran, il en est devenu la victime.

Durée : 1h20

Date de sortie FR : 07-12-2011
Date de sortie BE : 14-12-2011
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 20 Juillet 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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