Critique de film
Carol

Il arrive, parfois, que la beauté s’empare de tout. Celle d’un plan amenant au classique la plasticité de la case de comics, celle d’un mot ou d’un souffle qui poussent aux larmes, celle d’une photographie volée, d’un instant à travers un regard énamouré mais tu et au-delà, la vision ; la beauté des sapes, des corps qu’elles protègent, qu’elles embellissent, les flocons étoilés qui couvrent tout, les notes, violons, harpes, piano, mais surtout la beauté des visages unis par deux, par les yeux, par les sexes et par les bouches. Quand un film se drape d’autant de beauté, que faire sinon ouvrir les sens, lever le regard et plonger.

En 2002, il y avait Far From Heaven, (remake à demi mot, version moderne de All That Heaven Allows de Douglas Sirk) première incursion de Todd Haynes dans les amours brutalisés par les convenances sociales et les tabous qui en découlent. Mais là où, Loin du Paradis, derrière ses beaux atours peinait à se soustraire à l’émotion, Carol prend le choix de la simplicité. Au cours d'un hiver, par le hasard, deux femmes se rencontrent et tissent les bases d'une relation pour elles-mêmes inattendue. Malgré l'évidence de ce constat originel, il faut du temps pour installer l'intrigue amoureuse et le poids des sentiments tus, plus d'une heure sans que rien ne soit dévoilé par les deux femmes. Le lyrisme a fait place à l’épure et aux détails qui laissent débarquer l’émotion sans crier gare. Un simple geste, un corps qui se tourne, un œil apeuré par la douleur que fait naître l’amour, la violence ou le sublime d’un unique mot suffisent à transcender un objet simple en une grande œuvre merveilleusement incarnée. Bien loin de toute emphase, dans sa seconde partie, le film enfièvre le spectateur par son déploiement évident, presque prévisible, mais tellement spectaculaire qu'il est reçu comme un coup de foudre littéral.

Patricia Highsmith (qui avait déjà donné matière aux chef-d’œuvres de Hitchcock ou Wenders) offre, ici, un récit pas loin de l’autobiographie, taillé pour la sensibilité de Todd Haynes. Un film de commande dit-on, dont le scénario - à la construction éparse travaillée par les mains de Phyllis Nagy donne des scènes puissantes à contre temps - aurait traîné un certain temps à Hollywood, avant d'être proposé à Haynes. Avant aussi d'être proposé à Ed Lachman, directeur de la photographie proposant un travail sur la lumière et la diffraction des images cherchant ainsi - dans l'intimité - à rassembler les deux femmes par les surcadrages (les influences de Saul Leiter et Edward Hopper se font évidentes) et envoûtant leur sentiments par les éléments (pluie, neige, buée...) ; mais aussi à Sandy Powell dont la beauté des costumes n’égale que leur justesse historique, à Carter Burwell dont la musique exprime avec pudeur ce qu’elles ne peuvent ou n’osent dire… Autant de talents pour construire un film proche de la perfection dans toute sa plus brute humilité. Un grand film qui - pudique - s’en cacherait. Voilà qui le rend encore plus beau.

Et puis, bien sûr, il y a Cate Blanchett, impératrice furieuse, elle arrache la vie à deux bras, là où elle la sent, au fil des émotions, des désirs. Elle est ce que la vie a fait d’elle, belle et bientôt amoureuse. Le regard à la Bacall qui tue puis laisse revivre, c’est elle qui mène, elle est la reine, la féminité incarnée. De ces déesses auxquelles on ne peut résister au charme vénéneux, d’un poison doux, sirupeux mais mortel. Mais elle est aussi sublime en femme battante refusant les armes contre les changements de mentalités face à la vérité. Comme si sa sexualité rimait avec délinquance, comme si son instinct de mère allait en être abîmé. Alors, le vernis qui semblait couvrir sa vie, doucement se craquèle.

Avec elle, Rooney Mara. Pudeur et retrait (qui donnent une direction au film) pour cette bombe de charisme rendue jeune fille. Une femme faite d’intelligence et de passion contenue. Elle décèlera chez Carol cette classe presque extravagante cachant une fêlure à panser. La démarche discrète mais rarement hésitante, elle brûle tout ce qu’elle touche de son regard. L’œil pensant de l’artiste, la photographe offre au spectateur son amour sur papier glacé. A force de caractère, l'agneau deviendra le loup bienveillant, jusqu'à trouver la force de mener sa vie, de mener le film vers son achêvement. Elle pourrait en être la metteur en scène.

Le film résonne alors comme une déclaration d’amour à ses deux actrices (voir l’unique scène de passion consommée tant la discrétion et la sensualité de la caméra semble leur offrir la direction à venir du film) mais aussi à toutes celles qui les ont précédées, que l’on retrouve dans chacun de leurs gestes. Ainsi Bacall et Rowlands - comme pile et face - reprennent du service dans les yeux de Blanchett et Audrey Hepburn dans l’incroyable douceur de Mara. Une belle façon de dire - par la mise en perspective de l’histoire du cinéma - qu’à l’heure où l’homosexualité reste encore un crime dans beaucoup d’endroits la morale fétide reste à éradiquer.

La confrontation amoureuse, toute en douceur, offre au film la capacité esthétique du miroir à double face (blonde-brune, fierté-discrétion, femme-fille…)  et aux actrices, non pas de se reposer l’une sur l’autre pour atteindre un haut sommet d’émotion dramatique, mais de plonger l’une dans l’autre jusqu’aux douleurs des profondeurs intimes. Elles sont sublimes, s’aimant en le disant peu puis se renfermant jusqu’à ne faire plus qu’une dans le silence et la distance. Un coup de foudre originel qui les mènera sur des routes inexpliquées vers nulle autre destination que la liberté de vivre leur amour ; d’être, tout simplement. Car le film peut être considéré comme un road-movie concrétisant une boucle narrative presqu'infinie aux multiples entrées. Trajectoire compliquée pour deux femmes semblées tombées du ciel dans le même amour tourmenté.

Film néo-classique traité de façon moderne, tant l’homosexualité n’a que très peu d’emprise sur le côté universel du récit, tant il est peu affaire de désir mais bien d’amour entre deux êtres et de son caractère irrépressible. Il est un film à contre courant d’une époque bien plus conservatrice qu’il n’y paraît. Un film au classicisme biaisé donc, tant par son traitement que par ses instants d’onirisme courant à tout allure dans les bras réconfortants quoique lancinants du mélodrame.

Quant au dernier plan - plus directement déceptif (instinctivement, il est possible de rester sur sa faim, les deux heures de film pouvant paraître courtes) - il prend son sens dans l’après, dans le noir, le générique puis la nuit de l’imaginaire cinématographique au cours de laquelle la pudeur et l’inexpliqué se feront comprendre. Alors, les larmes pourront enfin couler.

Durée : 1h58

Date de sortie FR : 13-01-2016
Date de sortie BE : 13-01-2016
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :

Mathieu
18 Mai 2016 à 23h22

C'était un très beau film avec deux actrices formidables. Par contre, bien que la musique était belle, j'ai trouvé qu'elle ressemblait à celle de THE HOURS. Et il y a des cinéastes qui se plaisent à commencer le récit par la fin. Ca devient presque cliché pour des films «de qualité». Mais peu importe CAROL est un grand film d'amour qui poursuit sur la même quête abordé par Haynes dans sa filmographie: la liberté.

dim
13 Janvier 2016 à 18h44

Une grande critique, à l'image du film très probablement. Avec beaucoup de finesse et d'érudition dans l'analyse de la trame et des personnalités. Bravo.

Il ne reste qu'à assister à la projection...
Merci pour le coup de pouce.
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 07 Janvier 2016

AUTEUR
Lucien Halflants
[127] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES