Critique de film
Carrie

Pour les cinéastes comme pour le public, aborder un remake est un exercice délicat, voire impossible si l’œuvre originale est un classique de l’horreur chéri de hordes d’adorateurs. Pour sortir la tête haute d’un tel challenge (souvent initié pour des raisons mercantiles), le réalisateur doit imposer quelques choix forts et tranchés : Dawn Of The Dead transformé en film d’action par Zack Snyder ou enfance de l’assassin dans le Halloween version Rob Zombie. Si la qualité intrinsèque de ces exemples est discutable, les partis-pris de Rob Zombie et Zack Snyder ont surpris le public, qui a dès lors pu considérer les copies comme indépendantes des originaux. Admirateur du Carrie original de Brian De Palma (1976), votre serviteur était pris entre deux feux. À la fois curieux et impatient de jouer au jeu des comparaisons, je tentais pourtant de m’y refuser pour envisager la relecture signée Kimberly Peirce comme une œuvre à part entière.

Dans une petite ville de banlieue américaine, Carrie White (Chloë Grace Moreitz) a été élevée à domicile par une maman bigote à la santé mentale préoccupante (Julianne Moore). Coincée et mal dans sa peau, Carrie est devenue le souffre-douleur de ses camarades depuis qu’elle a intégré de force la High School du coin. Alors qu’elle est prise de panique en découvrant ses premières règles dans les vestiaires du gymnase, Carrie est victime d’une cruelle humiliation. Dans les jours qui suivent, alors que les autres filles se préparent au fameux bal de fin d’année, Carrie se découvre des pouvoirs de télékinésie.

Réussir (ou ne pas rater) un remake nécessite donc une réappropriation. Un virage qui effraie les producteurs, dont le but n’est autre que de servir une soupe réchauffée à des adolescents crédules avant qu’ils ne découvrent l’œuvre originale. Malheureusement, Kimberly Peirce (réalisatrice du déjà-oublié Boys Don’t Cry en 1999) échoue à poser un regard singulier sur la petite ado mal fichue. Tous les choix de la réalisatrice, du casting à la musique en passant par l’actualisation forcée du scénario, se révèlent absolument disgracieux ou stériles. Analyse en quelques points d’un exemple parfait de ce qu’il ne faut surtout pas faire en matière de remake.

La plus belle bourde du Carrie 2013 se nomme Chloé Grace Moretz. Pourtant, le choix de l’héroïne de Kick-Ass pour incarner Carrie White aurait pu s’avérer payant. Son physique est très éloigné de celui de l’inoubliable Sissy Spacek (héroïne du film original), comme de celui des stéréotypes de beauté teenage actuels. En clair, Chloé Grace Moretz n’est pas très jolie, ce qui convient au rôle. Hélas réduite à trois expressions schématiques, la direction de l’actrice est calamiteuse. Ses moues de rongeur craintif pris dans les phares d’une voiture peinent à insuffler une once de crédibilité au personnage, et la jeune Carrie paraît aussi idiote qu’exaspérante. Problématique, surtout si le personnage porte tout le récit sur ses épaules et qu’il doit générer l’empathie avec le spectateur.

Dommage collatéral de ce miscasting absolu, Kimberly Peirce ne parvient jamais à créer une quelconque tension entre mère et fille. Un enjeu fondamental pour ancrer le récit et faire monter la mayonnaise de suspense et d’angoisse. Ici, la terrible relation entre Carrie et sa génitrice est énoncée dans les dialogues mais n’apparaît jamais à l’écran. Oubliez l’atmosphère irrespirable de la maison aux volets clos du film de Brian De Palma, ici on rentre chez la trop jolie Madame White (Julianne Moore) comme chez n’importe quelle desperate housewife en panne de lave-linge.

Autre clé dans la réalisation d’un remake : la question de la transposition. Si on utilise la même histoire et les mêmes caractères, on les change d’espace et/ou de temporalité. L’histoire originale de Carrie se déroule dans les années 70 dans le type de banlieue américaine aujourd’hui entrée dans l’imaginaire collectif (type Wisteria Lane, pour garder la même référence que plus haut). Le scénariste de ce remake garde le décor et se contente de téléporter le tout dans les années 2010. Résultat, le calvaire de Carrie dans les vestiaires est filmé avec un smartphone, la gentille Sue n’est plus vierge, la vilaine Chris ne pratique plus la fellation sur un siège de voiture mais se transforme en bisexuelle adapte du triolisme. Ce sera tout. Nancy Allen, la garce sexy et retorse du film original est ici remplacée par un stéréotype teenage échappé d’une sitcom. Ce qui vaut d’ailleurs pour l’ensemble du casting adolescent, dont le degré de méchanceté semble proportionnel au hâle de leur teint: la gentille Carrie est toute pâle, la méchante Chris badigeonnée de terre battue.

Face au néant d’enjeux dramatiques crédibles entre les personnages, l’attention du public s’émousse après une dizaine de minutes. Terrassé par l’ennui, le spectateur anticipe le massacre final comme l’ultime chance d’exciter enfin son encéphalogramme désespérément plat. Point de salut pour l’audience, Kimberly Peirce ne parvient pas à redresser la barre. Suspense raté autour du seau rempli de sang, l’héroïne est ensuite trop attentive au sort de son cavalier pour se changer en ange de la vengeance (elle ressemble plus à un énième ersatz de fantôme japonais). D’autre part, la tuerie perd de son impact en détaillant des actions insignifiantes en lieu et place du chaos infernal de la version 1976.

Un remake ne devrait pas être jugé sur une échelle dictée par l’œuvre originale qui l’a inspiré. Il faut pourtant l’avouer, l’agacement extrême ressenti par votre serviteur devant ce Carrie version 2013 est lié à l’amour sans bornes que je porte au le film de Brian De Palma. Mea culpa chers lecteurs, devant l’indigence du film de Kimberly Peirce, je n’ai pu me tenir à mes principes éthiques. Néanmoins, je vous prie de me croire sur parole : les quelques adolescents surexcités présents lors de cette séance n’ont guère été plus captivés que moi-même. Souhaitons à ces jeunes gens de vite oublier cet infâme produit marketing pour mieux découvrir un jour le Carrie original avec un regard neuf et émerveillé.

Durée : 1h40

Date de sortie FR : 04-12-2013
Date de sortie BE : 20-11-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Christopher Guyon
03 Décembre 2013 à 15h45

J'ai récemment revu l'original, qui est vraiment toujours aussi efficace et la bande annonce de ce remake ne m'inspirait pas confiance... Ta critique confirme tout ce que je pouvais penser. Je pense que je vais m'abstenir !
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Critique mise en ligne le 27 Novembre 2013

AUTEUR
Olivier Grinnaert
[95] articles publiés

Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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