Critique de film
Cartel

Lorsque l’écrivain Cormac Mc Carthy auteur notamment de La Route et No Country for Old Men (qui ont donné lieux aux films qu’on connait) annonce qu’il va écrire un scénario original que tournera Ridley Scott avec un casting composé de Michael Fassbender, Javier Bardem, Brad Pitt, Pénélope Cruz et Cameron Diaz l’excitation est à son comble. On y va les yeux fermés, sans même savoir de quoi ça parle, c’est une association de signatures trop rare pour être manquée et il serait quasiment impossible que le film soit raté, trop de talents y sont impliqués.

C’est en regardant le film que l’on se repasse ce genre de réflexions et que l’on essaie de comprendre pourquoi on a eu tort. Oui car on a parfaitement le temps pendant le film de penser à ça ou au long week-end de novembre qui arrive voire même aux cadeaux de noël auxquels il va falloir commencer à réfléchir. En bref, on s’emmerde. C’est la première impression qui nous étreint quand après 10/15 minutes de film on comprend la nature du piège et il est trop tard pour revenir en arrière. 10/15 minutes c’est le temps qu’il faut pour saisir la mécanique du film qui ne changera pas d’un iota par la suite. Cartel ne propose ni plus ni moins qu’un enchaînement de discussions interminables. Discussions limitées à deux personnages, jamais plus. Personnages qui ne nous seront jamais expliqués ou contextualisés autrement que par le dialogue (et l’environnement autour d’eux). Le film est d’ailleurs presque une négation du cinéma en ce qu’il ne permet jamais à l’action de passer par autre chose que par les dialogues. Un film qu’on pourrait presque regarder les yeux fermés. Quoiqu’un de nos célèbres cinéastes français avait également cette habitude et en avait même fait l’ADN de son style : Eric Rohmer. Cependant nous ne sommes pas chez Rohmer. Il n’y a pas ce talent infini d’écriture qui touche immédiatement au cœur et cette fougue de cinéma qui s’incarne dans la voix. Ici c’est totalement différent. On est dans un cinéma mort avant d’avoir vécu, un cinéma de figures grossièrement griffonnées (l’avocat élégant, le gangster excentrique, le cow-boy solitaire, la blonde vénéneuse et la brune innocente et pure) et investies d’une parole dont elles ne semblent pas  maîtriser le sens. D’où cette étrange impression d’être parfois face à des pantins animés par un  ventriloque qui leur ferait prononcer des paroles dans une langue qu’ils ne connaissent pas.

En fait, rien ne fait sens dans Cartel. On comprend pourtant la volonté de Cormac Mc Carthy de faire un genre de polar abstrait où l’intrigue est réduite à une peau de chagrin (une vague histoire de trafic de drogue) et où les personnages auraient tout le loisir de discourir sur la vie, les femmes, la cupidité, la violence, le sexe et la mort. Cependant on a toujours cette étrange sensation d’assister au dialogue d’à-côté, à  celui qui ne nous était pas destiné alors que l’on n’a pas eu droit au dialogue narratif, qui nous raconte quelque chose. Ca devient une proposition de cinéma comme une autre, elle aurait pu accoucher d’une grande tragédie théâtrale et baroque. Mais ce n’est absolument pas le cas. Pris individuellement certains de ces dialogues ont un sens, sont même plutôt beaux ou amusants (dont une hallucinante anecdote coquine racontée par Bardem) mais mis bout à bout dans la bouche de ces marionnettes de personnages il n’en reste rien que la trace d’une parole évanescente et inutile. Théâtral, le film le sera. Tragique il le sera également mais pas pour ses personnages plutôt pour l’échec qu’il représente. Baroque par contre il ne sera pas.

La volonté de parler de la violence est présente, cette spirale de la violence qui est sans fin (elle rappelle d’ailleurs beaucoup No Country For Old Men) et en particulier la brutalité des cartels mexicains mais recouvert d’un verbiage épuisant et stérile le message se perd comme une bouteille à la mer emportée par la houle. On pourrait même penser que Ridley Scott a voulu faire un cadeau à McCarthy en mettant en scène son scénario l’emballant avec le strict minimum sans le gros ruban rouge sur le dessus du paquet. Sa mise en scène est plate et anonyme, elle ne parvient jamais à transcender l’impérieux texte. Reste une belle photographie de Darius Wolski et des acteurs qu’on aime si profondément qu’on ne peut se sentir que désolé de les voir embarqués dans pareille galère. 

Durée : 1h57

Date de sortie FR : 13-11-2013
Date de sortie BE : 13-11-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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barbara
14 Novembre 2013 à 11h31

tout à fait d'acc avec cette critique, fort bien écrite soit dit en passant. Je partage votre avis sur la très mauvaise gestion des dialogues et sur la platitude du scénario.
bravo pour votre prix GBA, mérité :)


Patrick
14 Novembre 2013 à 08h50

Malgré une très bonne distribution, ce film n'est pas à la hauteur.
Beaucoup de longueur, peu d'action, dialogues fades.
Très déçu.
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Critique mise en ligne le 09 Novembre 2013

AUTEUR
Grégory Audermatte
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