Critique de film
Cloud Atlas

Triple addendum critique

Cloud Atlas est un puzzle au montage impressionnant et à la narration périlleuse. Un casse-tête dont l’exaltation viendrait du parcours, pas vraiment de sa conclusion. Et c’est dommage car un film de cette envergure ne se veut pas jeu mais œuvre. L’enjeu du film n’est ni vraiment clair, séduisant ou surprenant. Avec pour résultat, un manque d’adhésion au concept aux alentours de la moitié du film, motivé par un schéma narratif qui s’essouffle, à la fois faussement vertigineux et rébarbatif. Le chemin devient alors, non pas pénible, mais simplement sympathique (oscillant entre le convaincant et le franchement naze) et le décalage entre le ton sentencieux (prétentieux ?), la forme démesurée et l’agréable inconséquence du film devient un sérieux frein à sa réussite. Mélangés de la sorte, les époques et les genres font pourtant mouche durant la première partie. D’abord ébloui par la variété et l’audace, le spectateur pourra se trouver face une évidence : une seule pièce du puzzle, aussi belle soit-elle, ne vaut pas grand chose. Le trio de réalisateurs aura donc réalisé six jolis et ineptes films de genre. Et fait une des plus belles erreurs de casting de l’année en la personne de Hugh Grant.

Jérôme Sivien 

 

On est soufflé par le rythme du montage qui démultiplie les pistes narratives de Cloud Atlas pour en faire un énorme patchwork de la réincarnation et de la dichotomie entre le bien et le mal à travers l’histoire de l’humanité. Alors qu’on ne peut être qu’admiratif devant l’ampleur de la tâche et la précision du rendu qui invite différents genres cinématographiques à la fête, on constate cependant en sortant de ce voyage dans le temps que son souvenir est diffus, vague et peu prégnant parce que si les six histoires existent en même temps à l’écran, aucune ne parvient réellement à imprégner le sujet durablement. Le problème principal du film c’est qu’il ne parvient pas à créer l’émotion et donc le souvenir parce qu’il est balayé par un rythme effréné et qu’il tend à essayer d’être prophétique en assenant un guide de lecture de ce qui est moralement acceptable pour améliorer son karma. Le manichéisme des personnages, à l’exception de ceux qui oscillent entre la frontière imaginaire du bien et du mal participe à ce côté un petit peu grotesque de l’entreprise. De ce jeu de transformisme tous les acteurs ne sortent pas vainqueurs, certains grimés comme des comédiens burlesques peinent à exister quand Halle Berry crève l’écran bien aidée par l’écriture de son personnage, bien plus intéressant que ceux dont ont hérité Hugh Grant ou Susan Sarandon pour ne citer qu’eux. C’est un film qui nécessite plusieurs visions, reste à savoir s’il les mérite vraiment.

Cyrille Falisse

 

Cloud Atlas est un film musical. Son titre provient en réalité d’une œuvre musicale écrite par un des personnages du film. Le film est donc cette symphonie poétiquement intitulée en français Cartographie des Nuages (dommage de ne pas avoir traduit le titre d’ailleurs). Car ces 6 histoires différentes racontées par les Wachowski d’un côté et Tom Tykwer de l’autre (ils se sont répartis trois histoires chacun) sont autant d’instruments de musique dont les chefs d’orchestre organisent leur partition. Et une fois que l’on a compris cela, que le film commence à sortir de son carcan de simple récit choral on atteint à sa véritable dimension, magnifiquement poétique et sensible. En effet le montage devient le liant de toute cette symphonie et les histoires s’enchaînent selon une logique répondant plutôt à des critères esthétiques que narratifs. Ainsi il arrive qu’un seul plan d’une des histoires vienne s’intercaler entre deux autres récits. Il en résulte un film aux mouvements musicaux qui vont du piano, au staccato en passant par le legato et le forte sans interruption, maintenant en permanence sa petite mélodie qui relie tout. L’espace aux choses, les choses au temps et le temps au monde et surtout les êtres entre eux. Comme il est dit dans un des dialogues, un être humain n’existe que dans le regard de l’autre. Si l’un des personnages de Cloud Atlas venait à disparaître, tout l’édifice s’effondrerait dans l’instant. Si l’un des récits existaient hors du film, il perdrait immédiatement son sens et ferait échouer l’ensemble de l’œuvre. C’est véritablement dans cette complexe relation d’interdépendance de tous les éléments du film entre eux qui donne à Cloud Atlas cette poésie et cette émotion si particulière.

Alors on pourra toujours trouver l’ensemble un peu ringard, le discours naïf et toc mais si l’on a la chance de se laisser emporter par la puissance de sa musique, Cloud Atlas est une expérience de cinéma unique et inoubliable qui n’appelle pas d’autre mots que ce substantif péremptoire : un chef-d’œuvre. 

Grégory Audermatte

Gérardmer 2013 : Hors compétition

En pénétrant dans la grande salle du Lac de Gérardmer, je me félicitais d’être parmi les privilégiés à être témoin du nouvel opus de la famille Wachowski. Et je ne pensais pas cela à cause des deux heures de files sous la neige ! Annoncé au Festival comme « une expérience inédite au cinéma », ce film avait piqué ma curiosité depuis un certain temps déjà, ne serait-ce que par son casting aussi ambitieux qu’étonnant (Tom Hanks et Hugh Grant, pour ne citer qu’eux, ne sont pas des acteurs habitués à ce genre de films…). Réchauffé par un bon café, je me préparais donc à…3 heures d’une histoire qu’on m’annonçait comme incroyable.

Et je n’ai pas été trop déçu, ce qui est un bon signe. Pour digérer Cloud Atlas, il faut savoir certaines choses : tout d’abord, il reflète autant le monde des Wachowski que celui du co-réalisateur allemand, Tom Tykwer (crédité entre autres de l’excellent Lola Rent en 1998). Ensuite, le film est une adaptation du roman éponyme de David Mitchell considéré comme un des plus grands romanciers britanniques contemporains.

De quoi parle Cloud Atlas ?

Le plus dur reste à faire, résumer cette histoire ! Le film retrace les vies de plusieurs personnes étalées sur plusieurs siècles, reliées entre elles par un fil ténu au commencement (une tache de naissance à peine visible) qui va s'étoffer en avançant dans l’histoire. Le génie de Mitchell était de mélanger les histoires pour faire advenir leur lien. Le génie des trois réalisateurs a été de donner aux acteurs 5 ou 6 rôles totalement différents : Grant, par exemple, joue un chef cannibale assoiffé de sang ainsi qu’un révérend du 19ème siècle (n’y voyez aucun lien….quoique) ou encore un drogué s’amusant à forniquer avec des clones dans son restaurant. Vous suivez ? Car le fait de nous faire reconnaître les acteurs nous oblige à tenter à chaque fois de déceler les liens qui ne semblent de prime abord pas évidents. Les Wachowski vont même encore plus loin dans leurs délires en faisant jouer à la toujours magnifique Halle Berry des rôles de femmes noires, latinos et….blanches, tandis que l’excellent Jim Sturgess passe en quelques minutes d’un Highlander nonagénaire à un général coréen imbattable…Un régal, et donc toujours plus de questions qui se bousculent à chaque apparition d’un acteur qu’on reconnaît à l’écran : mais pourquoi se ressemblent-ils ? Tout n’est-il qu’un recommencement ?

Voilà LA question du film. Le recommencement. Malgré les siècles qui s’écoulent inexorablement (oui je peux être poète parfois) on retrouve dans chacun des personnages des caractéristiques communes, même s’ils ne sont pas de la même famille. La violence et la drogue sont omniprésentes, chacun des personnages en abusant sans cesse. Parfois victimes, parfois bourreaux, parfois les deux en même temps. Mais attention, point de dichotomie entre le Bien et le Mal ici : même les personnages positifs sont bourrés de défauts, égoïstes, lâches, condescendants ou pétris de préjugés. Chaque histoire contient aussi une trahison destinée à s'emparer d'un bien d'autrui. Que ce soit un bien matériel (un bijou, une partition de musique classique, de l’argent, …) ou immatériel (la vie, la liberté, …).

Résumé des différentes histoires qui jalonnent le film

Le journal de la traversée du Pacifique d'Adam Ewing raconte l'éprouvant voyage d'un jeune et naïf homme de loi, mais aussi assuré de sa supériorité de Blanc, sur un voilier d’esclaves maoris, peuple décimé par des Anglais qui débarquèrent sciemment sur leur île. Adam est rongé par un parasite attaquant le cerveau et est soigné par un médecin étrange. ?

Les Lettres de Zedelgheim sont celles qu'écrit dans les années trente Robert Frobisher, jeune musicien vaniteux qui entre au service d'un célèbre compositeur invalide, dont il couche sur le papier la musique que ce dernier a en tête, apprenant à son contact tout en écrivant sa propre œuvre, exigeante, intitulée Cartographie des nuages ( « CLOUD ATLAS »donc). Frobisher passe son temps libre à écrire ses lettres et à lire… le journal de voyage d’Adam Ewing !

L'amant destinataire de ces lettres est un savant au centre de l'histoire suivante, Demi-vies, la première enquête de Luisa Rey autour d'un rapport défavorable sur une centrale nucléaire en construction, qui voit disparaître tous ceux qui cherchent à mettre la main dessus. Une journaliste tente de découvrir les dessous de l’affaire, pendant que quelques années plus tard, un écrivain dénonce les faits, ce qui entraîne l’histoire suivante.

L'épouvantable calvaire de Timothy Cavendish. Le manuscrit est en la possession d’un éditeur qui doit échapper à la pègre et qui demande de l’aide à son frère qui le fait interner dans une maison de retraite, où, drogué, il tente en vain de s'échapper.

L'Oraison de Sonmi-451 se déroule dans une Corée du futur régie par des corporations consuméristes. « Fractaire » dans une chaîne de restauration, Sonmi-451 est un clone à la nourriture chimiquement contrôlée, abolissant la mémoire et empêchant la compréhension du système. Elle est censée devenir une Âme le jour de sa douzième étoile et vivra alors parmi les sang-purs. Mais soumise, comme d'autres, à une expérience d'élévation, ses capacités intellectuelles font d'elle un prodige lui permettant d'échapper à son destin et de prendre conscience de l'esclavage dans laquelle elle était maintenue. Arrêtée, elle doit répondre aux questions d'un Archiviste avant de se faire exécuter.

L'histoire centrale, La Croisée d'Sloosha est un autre récit de pure SF, situé à Hawaï, dans un futur post-cataclysmique où, régulièrement assaillies par des hordes barbares, des tribus ayant perdu la Savance, dirigées par des Abbesses (l’inattendue Susan Sarandon) enseignant les préceptes de la déesse…Sonmi, reçoivent une ethnologue issue du dernier bastion de civilisation. Elle est venue étudier les coutumes locales et récupérer dans les observatoires au sommet d’une montagne un secret qui pourrait sauver le reste de l’Humanité.

Vous avez tout compris ? Tout suivi ? Le film s'attache à expliquer notre société et aura bien voulu nous délivrer l’information essentielle : Tout recommence, l’Humanité refait les mêmes erreurs comme les mêmes actes de bravoure, même si les héros d’un siècle sont les monstres d’un autre. Ca n’est pas très optimiste, mais il y a toujours une possibilité. Comme dans Matrix ( je ne pouvais pas ne pas le citer) les Wachowski nous donnent ce petit élément d’espoir. Ou pas. Je terminerais en rééditant ici mon admiration devant ces acteurs, improbables pour la plupart, qui ont fait un boulot superbe, sans peur du ridicule (le toujours énigmatique Hugo Weaving en femme forte gardant les vieux de l’hospice, un régal) ni du contre rôle (Tom Hanks, le fiancé de l’Amérique, le gendre parfait, qui joue des rôles de salauds… bien trouvé).

 


 

Un papier de Manuel Arias

Durée : 2h44

Date de sortie FR : 13-03-2013
Date de sortie BE : 20-03-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Gilles G
20 Mars 2013 à 20h36

*un peu mieux pourquoi vous ne m'aviez pour une fois pas convaincu

Gilles

Gilles G
20 Mars 2013 à 20h35

Pas ratée du tout, juste incomplète d'après moi. Il ne s'agissait pas de réécrire le papier de Manuel Arias mais de peut-être plus tenir compte du message véhiculé par le film pour en faire une analyse certes courte mais qui n'omet pas le fond de l'histoire en tant que tel. Pour moi, mais c'est juste mon opinion, la forme seule ne fait pas le film. Mais je ne me permets nullement de juger votre analyse éclairée sur celle-ci. Par ailleurs, l'idée d'une confrontation de vos avis me paraît être une excellente chose, j'espère que vous pourrez le faire à nouveau sans devoir cette fois vous restreindre à quelques points d'analyse. Merci à vous pour votre réponse qui me permets de comprendre un peu

Cyrille
20 Mars 2013 à 20h05

Bonjour Gilles,

Désolé que nos trois avis ne vous aient pas convaincu. En réalité Manuel Arias avait déjà parlé du film sans que ce ne soit réellement une critique, davantage une étude des thématiques du film alors en sortant de la projection avec Jérôme et Grégory nous avons tellement parlé du film avec avis divergents que nous avons eu envie de partager nos trois avis de façon courte et précise sans réécrire un papier que Manuel avait déjà fait. C'était une tentative... ratée d'après vous. Navré.

Cyrille

Gilles G
20 Mars 2013 à 19h30

D'ordinaire assez preneur de vos critiques, et assez satisfait de leur qualité, permettez moi dans le cas présent de vous témoigner d'une toute autre impression. Pour vous le dire franchement, la tentation est forte de céder à un court et injuste "MAIS QUELLES ANALYSES DE MERDE!", peut-être pour vous refléter à l'échelle l'impression que j'ai que vous avez rédigé vos critiques de cette même manière courte et injuste. Mais je ne m'y résoudrais pas car ce que je lis aujourd'hui, je ne le vois que comme une exception par rapport à tout ce que j'ai pu lire de vous auparavant.
Notez que ce que j'écris ici ne s'applique pas au papier de Manuel Arias qui est à l'évidence le fruit d'une réflexion nettement plus poussée que celle qui servit à écrire les trois billets précédents.
Voici ce que je vous reproche: Comme d'habitude l'analyse formelle est très bonne, que ce soit pour en arriver à une conclusion positive, mitigée ou négative selon l'auteur. Mais qu'en est-il de la lecture du fond? Vous la réduisez soit à une phrase ("on pourra toujours trouver l?ensemble un peu ringard, le discours naïf et toc"), soit à une impression vite faite, pas très bien faite et encore imprégnée de l'analyse purement formelle("il ne parvient pas à créer l?émotion et donc le souvenir parce qu?il est balayé par un rythme effréné et qu?il tend à essayer d?être prophétique en assenant un guide de lecture de ce qui est moralement acceptable pour améliorer son karma.") ou encore à un enchaînement de phrases sans grande consistance ("Un casse-tête dont l?exaltation viendrait du parcours, pas vraiment de sa conclusion." - pouvez-vous décrire en quoi consiste cette exaltation? - "L?enjeu du film n?est ni vraiment clair, séduisant ou surprenant." - comment pouvez-vous dire que l'enjeu n'est ni séduisant, ni attirant alors que vous affirmez qu'il ne vous a pas paru clair?- "Avec pour résultat, un manque d?adhésion au concept" - Quel concept??? Explicitez nom de dieu!)
Vos yeux et vos oreilles de cinéphiles aguerris ne peuvent-ils plus transcender les images, la musique, les dialogues et les autres aspects de la forme pour saisir l'éventuel message qu'ont voulu faire passer les créateurs? Car ce film (comme quantité d'autres films d'ailleurs), qu'on l'ai aimé ou non, on ne peut pas prétendre en faire une vraie analyse et un vrai résumé sans chercher ce qu'ont voulu dire les auteurs un peu plus loin qu'en se disant qu'il ne s'agit apparemment que d'un guide de lecture pour son karma... Et pourtant on ne peut pas dire que le sens du film était vraiment caché: n'est-il pas évident que le fil conducteur, outre les réapparitions des acteurs, les taches de naissance, la continuité musicale ou les passages anecdotiques qui relient les scénarios des différentes histoires entre elles réside avant tout dans le message de la nécessité (ou simplement de l'existence) d'une lutte perpétuelle pour la liberté (que ce soit au temps de l'esclavagisme, par rapport au chantage d'un employeur, contre les désirs de puissance d'une multinationale, pour s'enfuir d'un home-prison ou pour révolutionner une société futuriste otage d'un régime totalitaire)? Bien sûr ça paraît évident dit comme ça mais ne pensez vous pas que si vous aviez décidé de superposer à vos lunettes de critiques celles d'un "simple" spectateur, d'un destinataire d'un message éventuellement transmis par les auteurs, si vous aviez décidé de vous ouvrir un peu plus, ne pensez vous pas que votre analyse et votre ressenti auraient été différents? Je ne dis pas que vous avez snobé cet aspect du visionnement d'un film, je dis juste que peut-être que votre analyse professionnelle du film vous a, à mon humble avis, empêché d'en saisir le but et que je pense que vous feriez mieux de prendre avec vous dans la prochaine salle de cinéma dans laquelle vous vous rendrez, en plus de votre expérience et de votre talent d'analyste du travail cinématographique, cette petite dose de naïveté qui paradoxalement vous donnera une bien meilleure appréciation de ce que vous verrez.

Amicalement,

Gilles

Véro
08 Février 2013 à 11h38

Merci pour cette critique bien tournée et qui donne envie d'aller voir ce film, qui pourtant n'est pas mon genre de prédilection. Merci Manu !
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Critique mise en ligne le 07 Février 2013

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