Critique de film
Crimson Peak

Derrière son emballage de grosse production américaine en costume rococo, Crimson Peak appartient à une veine plus personnelle de la filmographie de Del Toro, celle des contes…

Plus précisément des contes fantastiques où les enfants inventent des mondes qui les sauvent du réel. Crimson Peak a sous sa peau de glaise des cellules hispaniques, héritage sensible du diptyque sur la guerre : l’Echine du Diable et du Labyrinthe de Pan. Nous sommes bien loin des comics, loin des combats de monstres et de robots sur fond de profondeurs électriques et de néons clignotants.

L'orpheline dans les bras du diable

Crimson Peak, c’est à nouveau l’histoire d’une petite fille orpheline (ressort classique du conte) tentant de survivre dans un monde cruel, mais à un détail près... Cette petite fille n'est plus tout à fait innocente, elle s'abandonne dans les bras du diable. C'est cette petite perversion faustienne qui rend le propos assez jouissif. 

Il y a évidemment une continuité dans l'oeuvre de Del Toro. La petite fille devenue grande éclaire toujours l’obscurité du monde par le souvenir maternel, souvenir qui se fanerait comme sèche le sang mais qui permet de survivre. Dans Mimic, Susan Tyler ne parvenait pas à avoir d’enfant… il ne pouvait naître. Dans L’Echine du Diable, les enfants habitaient un orphelinat et la figure maternelle qui veillait sur eux, Conchita, était assassinée en tentant de les protéger. Dans Le Labyrinthe de Pan, alitée et malade la mère saignait des lambeaux de chair, dans Crimson Peak la mère n’est cette fois plus qu’un souvenir spectral qui guide et met en garde, toujours bienveillante, toujours aimante mais désespérément absente.

Edith Cushing (Mia Wasikowska) pourrait être l’Ofelia du Labyrinthe de Pan, une Ofelia/Alice passant enfin à l’âge adulte et abandonnant son innocence dans les bras du dandy Sir Thomas Sharpe (Tom Hiddleston) comme un filet de sang qui coule entre ses cuisses et sur les murs de Crimson, le manoir qui exhale son râle. Une petite fille qui aurait échappé au labyrinthe de l’enfance pour hanter les couloirs d’une virginité perdue où bruisse le souvenir d’un terrible passé qui oppresse et étouffe. Le passé de l’homme-épouvante : Jacinto, Vidal ou Sharpe, sans-visage ou diable qui se transforme d’un film à l’autre et qui n’a qu’une aspiration : bafouer l’innocence.

La proie blessée mais courageuse se met alors en lutte, oiseau dans la cage. Les cages sont tantôt des environnements hostiles : orphelinat, labyrinthe sombre, bâtisse organique et hantée, trois lieux, trois ventres qui dissimulent des secrets, ceux qui respirent et dénoncent la vérité des horreurs commises, conquêtes industrielles ou guerres. C’est définitivement en puisant dans cette métaphore de l’enfance accompagnée de personnages imaginaires que Del Toro développe son meilleur cinéma.

La damnation Jessica Chastain

Crimson Peak est de cette nature-là, un conte gothique partiellement romantique. Il doit beaucoup de son charme à la présence animale, reptilienne de Jessica Chastain, dont le duo avec Tom Hiddleston n’est pas sans rappeler celui de Deneuve et Bowie dans Les Prédateurs. Ici aussi, Wasikowska comme Sarandon est un moyen. Un moyen pourquoi ? Ça, vous le découvrirez !

Crimson Peak a la beauté de l’extravagance baroque, sexy et vulgaire. Il dégouline de teintes sépia et de rouges vifs, embrasse des décors grandioses, construits de toutes pièces pour l’occasion comme cette maison cœur qui palpite véritablement. Il ose approcher les histoires de fantôme comme prétexte mais pas comme ressort, terrifiant dans le non-dit, dans ce qu’il cache et masque ; plus que dans ce qu’il montre, des traces de fumée qui volent et enlacent sans haine, juste pour faire acte de mémoire.

La petite fille du labyrinthe est devenue adulte mais elle s’imagine et imagine encore des histoires. Elle est d’ailleurs romancière. Elle se nourrit d’histoires de fantômes et elle y croit. C’est cette croyance qui la sauvera peut-être. L’horreur du monde est, à chaque fois chez Del Toro, un facteur, un moteur de créativité. La beauté jaillit de l’horreur, ses monstres deviennent beaux, ses décors qui respirent la laideur finissent par séduire.

La mise en scène du conte s’aspire elle-même, se nourrit de sa propre essence, elle devient l’unique battement du film tant le scénario ne s’embarrasse guère de préludes construits et de ressorts sophistiqués. C’est un film d’épouvante à l’élégance singulière qui n’a nullement peur de sa démesure intimiste et sinistre, perverse et retorse. Les décors sont faramineux, méphistophéliques, les costumes sont à couper le souffle, Chastain consume littéralement chaque scène, à en brûler la pellicule. Que sa présence diaphane puisse vous hanter et vous tourmenter encore longtemps… C'est tout ce que l'on vous souhaite !

Durée : 1h59

Date de sortie FR : 14-10-2015
Date de sortie BE : 21-10-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 13 Octobre 2015

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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