Critique de film
Dans la brume

Nous sommes en pleine Biélorussie pendant la seconde guerre mondiale. Le pays est sous occupation allemande. Dehors la résistance s'organise et un groupe de chemineaux (quatre hommes) décide de saboter une voie de chemin de fer. Un des hommes refuse de participer. Les trois autres hommes sont pendus, lui est épargné et renvoyé chez lui. C'est la pire infamie qu'il pouvait lui arriver parce qu'il est considéré par tous comme un traitre alors qu'il est innocent. Peu de temps après la résistance (deux hommes) vient l'arrêter chez lui afin de le fusiller. Un de ces deux résistants est d'ailleurs un de ses amis d'enfance.

Le film qui aurait pu s'appeler l'idiot, la brute et le truand revisite en quelque sorte le suspense triangulaire. Dans le dossier de presse les trois personnages principaux ont pour surnom le saint, l'indécis et le criminel. Il y a chez cet homme innocent, Souchénia (Vladimir Svirskiy), une ressemblance frappante avec l'Idiot de Dostoïevski. Souchénia semble toujours accepter son sort avec un fatalisme et une douceur qu'on pourrait associer à de la bêtise, de l'innocence ou pour Loznista à une forme de sainteté.

 
Si le scénario est une merveille du genre car il parvient à définir à la perfection les relations complexes entre les trois hommes en revenant notamment sur certains épisodes de leur passé, la mise en scène d'un classicisme forcené (un peu trop sans doute) est également à hauteur d'homme, toujours dans la plus parfaite maîtrise et respect du récit, les plans fixes sont légions mais ils sont d'une beauté fascinante et investissent la forêt biélorusse à travers toutes les saisons. Chez Loznitsa, les acteurs pénètrent toujours dans le plan en prenant leur temps et c'est ce rythme si particulier qui définit toute la beauté des séquences.
 
Le cinéaste s'appuie d'ailleurs sur un trio d'acteurs fascinants. Dans le jargon, on dirait des gueules. Les regards sont intenses, profonds et immenses. Petit à petit, toutes les positions s'inversent au gré de l'histoire et le condamné finit par détenir le destin des autres entre ses mains. Il portera d'ailleurs sur son dos et pendant une bonne partie du film celui qui devait le tuer, en s'en acquittant avec générosité, comme le Christ avec sa croix, avec stupidité aussi. Mais son ambition n'est plus la liberté mais le rachat de sa réputation. Le récit d'une lenteur certaine n'en est pas moins pénétrant. Comme dans l'Idiot de Dostoïeveski c'est surtout la profondeur presque extatique du personnage principal qui rend ce film si attachant, c'est peut-être un des plus émouvants de cette compétition cannoise même s'il tourne un peu à l'exercice de style au bout d'un moment et s'essouffle rapidement, ne délivrant dans sa seconde partie qu'une succession d'évidences narratives.

Sergei Loznitsa, réalisateur ukrainien de documentaires, passé à la fiction en 2010 avec le film choc My Joy, directement sélectionné en compétition officielle à Cannes s'impose comme le cinéaste de la forme et de la matière, aussi radical et pessimiste soit-il sur la nature humaine, il faudra désormais compter avec lui même si son cinéma n'a pas grand-chose de moderne.

Détail intéressant à noter, le directeur de la photographie de Dans la brumeOleg Mutu, est également celui d'un autre film en compétition, Au-delà des collines de Cristian Mungiu.

 

Durée : 2h07

Date de sortie FR : 30-01-2013
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 28 Janvier 2013

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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