Critique de film
Demolition

Tout démolir pour mieux (se) reconstuire… C’est le programme alléchant du nouveau film de Jean-Marc Vallée (Dallas Buyers Club, Wild…). Techniquement abouti, Démolition ne tient pourtant pas toutes ses promesses, le réalisateur québécois fait du burn-out de son personnage principal (à la suite d’un deuil) un divertissement vaguement sympathique et beaucoup trop sage, à des années-lumière du vertige métaphysique que le projet pouvait susciter.

Les bases du projet étaient pourtant solides, porté par un scénario qui figurait en 2007 dans la Black List des meilleurs scénarios n’ayant pas encore trouvé de producteur. Suite au décès de sa femme (dans un accident de voiture), Davis (Jake Gyllenhaal), brillant banquier d’affaires à Wall Street, subit un véritable burn-out : il ne ressent rien. Indifférent. Apathique. Un jour, il envoie une lettre de réclamation à une société de distributeurs automatiques. Puis 2, puis 3. Il s’y livre sans filtre, et attire l’attention de Karen Moreno (Naomi Watts), employée du service clients de l’entreprise. Parallèlement, il est pris d’une véritable obsession : détruire, démolir, à commencer par son propre frigo…

Une mise en place prometteuse

Dans ses premières minutes, Démolition est une vraie réussite. Car il traite les conséquences du deuil de manière inédite, inattendue. Imprévisible. Forcément sans pathos puisque Davis est imperméable à toute émotion. Caméra portée nerveuse, montage cut (sans transitions) qui épouse l’impulsivité de son personnage principal, préservation d’une certaine distance face à la situation (nombreux plans d’ensemble), la mise en scène de Jean-Marc Vallée observe son personnage et fait en même temps corps avec lui puisque c’est bien Davis qui dicte l’avancée du récit. L’absence d’affect du personnage le rend imprévisible, tout comme la conduite du récit, et c’est réjouissant. Il y a de la folie dans le comportement de Davis, dans son obsession de la démolition matérielle (portes, ordinateurs, appareils électroménagers…), et même dans cet embryon de relation épistolaire puis téléphonique avec cette employée du service clients (relation qui deviendra beaucoup plus convenue par la suite).

Un film qui cherche (trop) à plaire

Hélas, Démolition, passé cette mise en place assez brillante, dévie complètement de sa trajectoire. Si le film ne cherche pas à émouvoir (dans un premier temps seulement, il se rattrape largement sur la fin), il cherche à plaire, et c’est peut-être encore pire. Symptôme de ces films trop frileux qui, pour attirer le plus large public, enrobent de miel ou de « coolitude » branchée leur sujet et lui font perdre toute portée. Jean-Marc Vallée reste toujours à la surface des choses, réussissant l’exploit de rendre inoffensif et sans âme un sujet au potentiel immense. Autre problème, Démolition est aussi beaucoup trop littéral, trop démonstratif : démolir sa maison pour mieux se reconstruire, soit… La métaphore est belle, mais un peu lourde, étirée sur un film entier. Trop facile aussi (voire populiste, à nouveau ce besoin de plaire) la caractérisation du personnage principal (vide et sans affect parce que riche et accompli ?) et son contraste avec la délicatesse et la tendresse (emploi habituel de Naomi Watts) d’une « simple » employée de bureau. Et puis l’idée que l’identité d’un individu ne tiendrait qu’à l’aspect matériel de son existence est là aussi un peu courte…

Reste Jake Gyllenhaal qui poursuit son exploration des personnages obsessionnels plus ou moins fêlés qui jalonnent sa carrière (Night Call, Zodiac…). Lui, on le suivrait n’importe où… mais il méritait mieux qu’un film trop calibré, trop sage, trop aseptisé pour intéresser vraiment...

Réalisateur : Jean-Marc Vallée

Acteurs : Jake Gyllenhaal, Naomi Watts

Durée : 01h41

Date de sortie FR : 06-04-2016
Date de sortie BE : 06-04-2016
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 07 Avril 2016

AUTEUR
Guillaume Saki
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