Critique de film
Detroit

Apprendre à haïr

« Personne ne naît en haïssant une autre personne à cause de la couleur de sa peau, ou de ses origines, ou de sa religion. Les gens apprennent à haïr… ». Suite aux événements de Charlottesville, Barack Obama a diffusé ces mots de Nelson Mandela dans un tweet devenu immensément populaire. L’apprentissage de la haine, le racisme comme une infection, qu’on attrape, qu’on transmet, telle est la thèse de Detroit, démontrée avec la puissance subtile d’un 38 tonnes lancé à 130 km/h par la précieuse réalisatrice Kathryn Bigelow. Son film, cruellement actuel, marque sa troisième collaboration consécutive avec le scénariste Mark Boal (après Démineurs [2008] et Zero Dark Thirty [2012]), un duo qui, encore une fois, fait parler la poudre.

Temperature’s Rising

Détroit, Michigan, été 1967. La Motown déverse son flot de tubes plaqué or dans toutes les radios des immeubles insalubres du centre-ville, où vivent entassés des milliers d’ouvriers afro-américains. Au cœur d’une nuit-étuve une brigade de police fière de sa brutalité légendaire fait une descente dans un « club clandestin » qui ressemble bien à une soirée privée. C’est l’étincelle : les conflits éclatent, les pillages commencent, les forces militaires se déploient, le quartier est bouclé. Dès lors, Detroit s’attache aux destins de plusieurs personnages : le jeune Larry (Algee Smith), chanteur de soul à deux doigts de percer, Krauss (Will Poulter), policier déjà contaminé par le racisme, ou Dismukes (John Boyega), veilleur de nuit prompt à calmer les tensions raciales et qualifié d’« Oncle Tom » par d’autres Afro-Américains moins magnanimes.

Aïe

Kathryn Bigelow ne prend pas de gants, on va faire de même : Detroit est un film désagréable. Plus qu’une claque en pleine figure, c’est une bastonnade. Si vous avez toujours rêvé d’être retenu prisonnier sans motif valable, humilié, terrifié par des pitbulls qui vous aboient dans les oreilles, ce film est fait pour vous. Les blessures qu’inflige Detroit ne sont pas que superficielles : le film frappe les consciences. Et tandis que vous guérissez de vos hématomes, il travaille en vous. Tel un chien qui se brûle la truffe en approchant trop près du feu, vous retiendrez la leçon et tant pis si ça a fait mal. Pas exempt de défauts d’écriture ou de direction d’acteurs, la force terrassante de la mise en scène du film laisse dans un état de sidération rare dans la vie d’un cinéphile en 2017.

Tempo

La construction dramatique de Detroit est aussi originale qu’ambitieuse. À mi-chemin du film, le spectateur est bien embarrassé d’en dégager un personnage qu’il pourrait qualifier de « principal » (à ce titre, la promotion organisée autour de John « Star Wars » Boyega est tout à fait opportuniste). Après un prologue en animation en forme d’historique urbanistique et social de la MotorTown, le film est découpé en trois parties distinctes, différentes dans leur temporalité et leur mode narratif. La première relate le début des émeutes et introduit les protagonistes de manière éclatée. Puis le récit se recentre sur le duo formé par le jeune chanteur et l’un de ses amis réfugiés dans le motel Algiers. Là, des coups de feu sont tirés, le motel est assailli par les forces de l’ordre et les personnages sont retenus prisonniers par des policiers qui s’engagent dans une guerre des nerfs menant droit à une bavure maousse costaud. Après cette pièce de résistance, le film peine légèrement à retrouver son souffle dans une dernière partie post-traumatique s’étalant sur les quelques semaines qui suivent les évènements survenus au Algiers.

Au cœur du volcan

Rappelant les chapitres sur les émeutes de Watts (Los Angeles, 1965) du roman Lune sanglante signé James Ellroy, Detroit est sans doute l’œuvre la plus immersive réalisée sur ce tragique phénomène urbain. En quelques minutes, la virtuosité visuelle et rythmique de Kathryn Bigelow propulse le spectateur dans les rues d’une ville en proie à une tension insoutenable, prompte à exploser à la moindre escarmouche. La réalisatrice crée ainsi l’état de panique nécessaire à la poursuite de son récit, soit une succession d’événements proprement aberrants. En 1967, la guerre du Vietnam fait encore rage, sa couverture médiatique change la manière de voir et de représenter les conflits armés. Dans Detroit, le travail de la caméra s’approche de cette esthétique de reportage « pris sur le vif » (recadrages, longues focales, brusques zooms, etc.), tout en optant pour une photographie désaturée qui l’apparente à un document d’archives. Jamais tranquille, le spectateur est régulièrement agressé par des sources lumineuses directes qui entrent plein cadre, assailli par les mouvements imprévisibles des figurants, harassé par un montage d’une folle liberté qui recourt aux extraits télévisés et aux photos d’époque. Rien à redire, Kathryn Bigelow fait des prouesses dans la représentation du chaos à l’écran et ses visions apocalyptiques d’une ville à feu et à sang n’ont rien à envier à celles des grands films sur le conflit vietnamien (et il y en a des bons).

Nowhere to run, nowhere to hide

Enfantée du racisme et de la peur, la violence ne profite à personne. À cause des émeutes, Larry sera empêché de montrer son talent aux pontes de la Motown. Lors d’une scène se déroulant dans le backstage d’un club de la ville, Martha & The Vandellas interprètent Nowhere to run : prémonitoire, cette chanson participe aussi de l’empathie du spectateur pour le personnage, qui profite de la soupape de décompression offerte par cet hymne multiréférencé dans le cinéma américain. Une empathie nécessaire, tant l’arc narratif du jeune chanteur personnalise le propos de Detroit, soit l’apprentissage de la haine. « Ce sont des blancs qui dansent sur ta musique », tel est le reproche que lui lance un autre Afro-Américain lors d’une scène matricielle (et brillante sur tous les points). Par la suite, ce personnage anti-blanc sera le déclencheur des événements qui vont transmettre à Larry la peur de l’autre, faire de lui un raciste, et accessoirement détruire sa carrière. Harcelé par deux policiers blancs pleins de haine, Larry va expérimenter la souffrance et la peur, culminant en une séquence intense de tentative d’évasion digne de La Nuit des morts-vivants (Georges Romero, 1968). Un parallèle avec le cinéma d’horreur qui ne s’arrête pas là : au bout du parcours, Larry accuse à son tour ses amis de « faire danser les blancs », et Detroit évoque le film de contamination à la The Thing (John Carpenter, 1982). Le Mal est passé, a tué, repassera.

Les choses qui fâchent

Morceau de bravoure à huis clos, la scène de l’interrogatoire/passage à tabac/torture psychologique au motel Algiers fera parler d’elle. Son crescendo dramatique, sa spatialisation savante et l’attention portée aux multiples protagonistes forcent l’admiration. Rappelant les douloureux aveux forcés de Au nom du père (Jim Sheridan, 1994) – prise en otage des personnages, prise en otage du spectateur –, cette scène a tout pour que les critiques paresseux lui tombent dessus à bras raccourcis. Selon votre humble serviteur, si gêne il y a, elle vient de la diabolisation des personnages de policiers. Physique ingrat, suant, frustré, sadique, face à des otages aux personnalités fouillées, Krauss (Will Poulter) est à 99,99 % mauvais (à peine laisse-t-il paraître une once de nervosité par le tremblement d’une cigarette). En exergue de ce papier, la citation de Nelson Mandela se poursuit ainsi : « (…) Et s’ils peuvent apprendre à haïr, on peut leur apprendre à aimer ». Pessimistes, Mark Boal et Kathryn Bigelow n’évoquent pas la possibilité d’un retour en arrière. Si on admet sans peine que le virus de la haine raciale ait pu contaminer Krauss avant le début du récit, le film n’entrevoit aucune possibilité de rédemption et pousse à l’extrême le jeu répulsif de l’acteur anglais (et de son collègue incarné par Ben O’Toole), jusqu’à laisser planer une très inconfortable menace d’agression sexuelle. Dans un film qui procure un tel effet de réel, qui caractérise aussi attentivement chacun de ses nombreux personnages, la présence d’un tel psychopathe est difficile à admettre. En contrepartie, face à son grand méchant flic, le scénario multiplie les personnages de « bons policiers » ou de « militaires un peu cons mais sympas quand même » avec une certaine balourdise.

America, America

Mis en chantier en réaction aux événements survenus en 2014 à Ferguson, Missouri, réalisé avec une maîtrise maniaque époustouflante, Detroit s’impose immédiatement comme un des films américains les plus ambitieux et les plus accomplis de l’année. Vindicatif, désespéré, s’accordant sans doute quelques libertés avec la réalité au profit de la puissance de sa démonstration, prenons le pari que son manque de finesse rebutera une bonne partie du public. Mais à l’heure où suprémacistes blancs et militants antiracisme sont renvoyés dos à dos, rappeler avec fracas que la haine nourrit la haine ou encore la simple équation racisme = peur ne semble hélas pas si vain. Detroit, un film sur lequel Donald Trump crachera son venin.

Durée : 2h23

Date de sortie FR : 11-10-2017
Date de sortie BE : 11-10-2017
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Critique mise en ligne le 19 Août 2017

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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