Critique de film
Elephant

20 avril 1999. Le sang coule dans un lycée américain dont peu importe le nom.

Ici, les feuilles tombent sur les couples et les caméras. C’est l‘automne et les jeunes lycéens tuent le temps. Chaque nouveau jour goûte la découverte, les expériences uniques pour chacun. Cette journée semblait ordinaire, et pourtant…

Bien au-delà des faits de société et du ciel qui court, plane l’innocence des cris et des hurlements. Encore enjoués, ils cherchent à apaiser les horreurs à venir. Les enfants sont enfants et leurs jeux amènent au rire. Seul un câble à haute tension, fil continu de la vie, semble brouiller le tableau. L’ambiance est posée. Les enfants jouent. Les nuages passent vite. Le temps passe vite. L’enfance est vouée à mourir. L’adolescence aussi. Tout est voué à mourir. Et la tempête arrive. Le plan est beau, le plan est long. Il ouvre le film et projette vers les plus hauts cieux, le bonheur de la vie et la peur de la mort, ou serait-ce l’inverse ?

Il y a des films et il y a la mort. La mort et toute ses symboliques, ses idéaux cramés avec tous rêves de naïveté, eussent-ils un jour existés. Quand la faucheuse n’arrache pas directement les personnages, elle finit toujours par les affecter… à mort. Chez Gus Van Sant, l’instant du décès se fait sous le spectre de l‘esthétisation, exergue stylistique dans l’œuvre du maître mais aussi distanciation du propos à travers l’action et la mise en scène.

Grâce à de longs suivis des personnages, le spectateur est placé dans l’univers du film comme un observateur invisible. Comme le fantôme d’une future victime errant avec les personnages dans cette prison labyrinthique. Pour accentuer cet état de présence imperceptible, le metteur en scène choisit de ne jamais remanier l’exposition même lors de certains changements de lumière radicaux. Les personnages sont donc filmés dans un halo de lumière blanche. Protégés, mystifiés. Mais aussi séquestrés dans une boucle temporelle, dans un univers éducatif fermé souvent bien loin des rêves allumés. Impossible pour nos héros condamnés de s’extraire de leur destinée. Le sweat-shirt baptisé « lifeguard » se teinte alors d’une féroce ironie comme le t-shirt jaune affublé d’une tête de taureau, rappelant la légende du minotaure, invite le spectateur à saisir la corrélation entre la créature mythologique et le jeune homme, déambulant dans leurs cellules respectives.

Gus Van Sant jamais ne juge, ni ne porte aucun regard malveillant sur ses personnages. Il s’autorise cependant à glisser l’amour là où il manque atrocement. La musique le prouve mais aussi une scène de baiser. Sous des milliers de larmes chaudes, une douche d’où coulent tous les secrets avant de s’échapper dans un siphon de sang, l’un des tueurs dit à l’autre qu’il n’a jamais embrassé. L’autre non plus. Quand manque l’amour…

L’autre prise de parti ressemble plus un clin d’œil cinéphilique. Eli, le photographe ne meurt pas, il a rendu hommage. Il a prit une photo des tueurs, il a fait son boulot d’artiste. Il ne meurt pas ou du moins on ne le voit pas mourir. L’artiste ne peut mourir, l’art non plus.

Un dernier plan quasi identique au premier vient clore le film. Le ciel n’est plus nuageux et les câbles on disparus. L’orage est passé, le fil de la vie a été interrompu. Il pourra reprendre lorsqu’on aura oublié, un peu plus tard, un peu plus loin.

Puis, Beethoven et « Lettre à Elise », la douceur après le massacre. Un pardon du metteur en scène à sa race, à tout être humain, pardon de n’en être qu’un lui aussi.

For other uses, see elephant in the room.

Durée : 1h21

Date de sortie FR : 22-10-2003
Date de sortie BE : 12-11-2003
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 06 Décembre 2013

AUTEUR
Lucien Halflants
[130] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES