Critique de film
Emily Dickinson, A Quiet Passion

La silencieuse passion d’Emily Dickinson… Les mots « silence » et « passion », quel voisinage inhabituel, étrange. Dans un imaginaire moderne où l’impératif de « défoulement » vient remplacer le « refoulement » du pudique XIX siècle, une passion est rarement silencieuse. Elle doit crier, elle doit s’affirmer et elle doit surtout être visible.

L’univers que crée le réalisateur et scénariste Terence Davies dans son dernier film est différent. C’est un univers de poésie, de jeux de lumière et de grande solitude. Première scène : pensionnat de jeunes filles de bonne famille. La bonne sœur proclame : « Ceux qui se sentent chrétiennes et pensent être sauvées, mettez-vous à droite ». Et aussitôt une partie des filles se sépare du groupe. « Ceux qui espèrent devenir chrétiennes, mettez-vous à gauche ». Et le reste des pensionnaires se dirigent de l’autre côté de la salle. Il ne reste qu’une jeune fille, sérieuse, presque austère, cheveux roux, yeux clairs, regard droit. C’est la jeune Emilie Dickinson, future grande poète d’origine américaine, interprétée ici par Emma Bell. Franche, voire intransigeante, elle est la seule à tenir tête au discours religieux, quitte à être lâchée pas les autres. « Vous êtes seule dans votre rébellion, Miss Dickinson », dit la bonne sœur. Cette première scène donne l’orientation du film et invite le spectateur à suivre cette jeune fille dans son parcours que l’on suppose, d’ores et déjà, très singulier. La trame des photogrammes nous saisit aussitôt sans que nous puissions échapper au regard de la caméra.

Une Emily Dickinson n’existe pas. Il y a des Emily Dickinson. Pris dans son interrogation de longue date sur les méandres de la vie, de la mort, de la souffrance humaine, qu’elle soit physique ou morale Terence Davies propose au spectateur son interprétation de cette énigmatique femme devenue un mythe. En nous tenant par la main, il soulève le rideau et invite le spectateur à contempler son héroïne, d’abord dans sa jeunesse, ensuite au cours de sa vie paisible dans le foyer familial, suivi par une douloureuse période du déclin et de sa mort.

Après la première partie du film qui sert d’un préambule, nous retrouvons Miss Dickinson des années plus tard (Cynthia Nixon, brillante et brillamment habillée par les notes de piano et des œuvres orchestrales composées par Charles Ives, elle se transforme en une femme de l’époque victorienne pour entrainer le spectateur dans cette existence mythique.) vivant entourée de ses proches dans une grande propriété familiale et travaillant jour et nuit sur ses poèmes. Entre jouissance artistique et extrême souffrance, elle mène son train de vie, digne d’une véritable mystique. Certes, il ne s’agit pas de parler d’une religion stricto sensu, Terence Davies démontre bien le scepticisme de l’héroïne à l’égard de cette intuition humaine. Or, la figure de mystique ne coïncide pas toujours avec celle de religieuse, et le film ébauche cette différence avec beaucoup de subtilité. Enfermée dans sa chambre, cette femme étrange, être-ange, vêtue en blanc, semble s’adresser à Dieu directement à travers sa création. L’expression angélique d’abandon qui se dessine à certains moments sur le visage de l’héroïne, ne fait-elle pas penser aux extases de Sainte-Thérèse de Bernin ? « Vous êtes le plus proche de Dieu de tous ceux que je ne connaisse », lui dit un jour son amie Miss Vryling Buffam (Catherine Bailey). En effet, le personnage mis en scène par Terence Davies semble empli de cette mystérieuse passion. Les plages lumineuses, les sonorités, l’ambiance quasi ascétique, les sensations corporelles dont l’héroïne ne souffle un mot viennent renforcer cette impression. C’est sa passion silencieuse que l’on aurait du mal à comprendre : on ne peut que la ressentir en regardant ses états de crises et d’extases littéraires, ou encore en écoutant sa poésie qui s’entrelace subtilement avec la trame du récit.

Eternité… Tel est le dernier mot qui arrête le défilé des images, cesse la souffrance de notre héroïne ainsi que la nôtre. L’écran noir nous accorde enfin une petite coupure, juste le temps nécessaire pour nous séparer de l’image avant d’y revenir dans la pensée. On se retrouve enfin nous-mêmes, mais le personnage d’Emily Dickinson continue à hanter l’esprit. Qui est cette femme ? Quelle énigme incarne-t-elle ? Et quelle est cette passion si chère à l’héroïne ? Emily Dickinson, a quiet passion est un film qui nous parle, mais avec retenue pour laisser la porte ouverte aux questionnements subjectifs. « Eternel » semble donc un bon mot pour conclure : malgré le changement de l’époque et des mœurs, le personnage d’Emily Dickinson continue à intriguer, à troubler, à fasciner…

Durée : 2h05

Date de sortie FR : 03-05-2017
Date de sortie BE : 02-11-2016
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 27 Mai 2017

AUTEUR
Maria Karzanova
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