Critique de film
Enemy

Le thème du double a toujours été un excellent terreau cinématographique, de Sueurs Froides à Black Swan, de Faux Semblants à Mulholland Drive, de Pulsions à Lost Highway… Les exemples sont nombreux, Hitchcock, De Palma, Cronenberg, Lynch, Aronofsky… autant de réalisateurs qui ont approché formellement la psychose. Mêlez la thématique du double à celle de la maladie mentale et vous obtenez Enemy de Denis Villeneuve, adapté du roman L’Autre comme moi de José Saramago paru en 2002.

Deuxième transposition à l’écran d’une œuvre littéraire pour le réalisateur québécois après Incendies, qui était tiré de la pièce de théâtre de Wadji Mouawad. Je n’avais pas succombé au charme de la tragédie œdipienne nichée au Moyen-Orient, pas plus aimé l’exercice de style vengeur qu’était Prisoners. Je dois cependant reconnaître qu’Enemy m’a fasciné et cela pour plusieurs raisons.

Le double miroir

La première a été évoquée plus haut, la pertinence de la thématique du double au cinéma. Le roman de Saramago raconte l’aventure d’un professeur d’histoire, Adam, interprété par Jake Gyllenhaal, coincé dans une vie poussiéreuse et dépressive qui à la vision d’un film comique Where there is a will there is a way, traduisons le par « Qui le veut le peut », découvre un figurant qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Stupéfaction nocturne pour notre ami, c’est en effet dans ses cauchemars qu’il le remarque concrètement avant de revenir sur les images au petit matin. Adam va donc partir à la recherche de son double, Anthony, et affronter la peur de son propre miroir dans un jeu d’énigmes que le spectateur devra déchiffrer.

Psychose graphique

Tout ça est très psychanalysant me direz-vous et vous n’aurez pas tort ! Villeneuve adapte la matière littéraire non sans éviter les métaphores visuelles de la psychose qu'il déploie aux quatre coins de sa pellicule. Mais il y parvient avec un certain brio, choisissant de poser ses caméras dans la ville de Toronto, graphiquement verticale et oppressante. Rarement exploitée au cinéma, si ce n’est par Cronenberg, Toronto avec ses immenses tours tristes et ses routes engorgées provoque une claustrophobie  immédiate. De plus la texture de la photographie de Nicolas Bolduc est parfaite, légèrement granuleuse, exclusivement teintée d’un jaune pâle et délavé qui accentue la dépression du personnage. Incendies était rouge sang, Prisoners était bleu électrique, Enemy est jaune paille.

Figure maternelle arachnéenne

Enemy démarre par un message vocal, celui de la mère du héros (Isabella Rosselini) qui prend des nouvelles de son fils. Cette figure maternelle va se répliquer tout au long du film. La femme d’Anthony (Sarah Gadon), est enceinte jusqu’au cou. Et partout dans le film, l’araignée, Arachné la jeune lydienne métamorphosée par Athéna, tisse sa toile. Objet phobique ou fantasmagorique, l’araignée est un symbole dans le film de Villeneuve de la sexualité féminine au cœur de la psychose du héros. En psychanalyse, l’araignée cristallise la peur de la sexualité féminine, cette peur s’exprime notamment par le fétichisme du talon aiguille répété trois fois dans les courbes cycliques du film. La mère castratrice, l’épouse délaissée et la petite amie maîtresse (Mélanie Laurent) enserrent toutes le héros et son double dans un piège où elles le font prisonnier de leurs tentacules, comme la ville brumeuse qui se referme sur les ambitions manquées d’un professeur étouffé par le totalitarisme d’une vie où le chaos est un ordre non déchiffré.

Influences

On a déjà évoqué le Faux Semblants de Cronenberg, mais on pense inévitablement à Spider et à sa trajectoire schizophrène. Si Villeneuve pioche aussi chez Lynch dans une scène mystérieuse de société secrète où des femmes nues se masturbent devant un parterre d’hommes écume aux lèvres, on n’est pas loin de Lost Highway ou d'Eyes Wide Shut de Kubrick, c’est surtout à Hitchcock qu’on revient. Sarah Gadon, la blonde hitchcockienne dans toute sa splendeur, glaciale comme la mort et Mélanie Laurent, son pendant érotisé, consumant le sexe dans une violence plus pulsionnelle. Dans un long couloir qui ressemble à un death row, Adam croise une femme nue qui marche au plafond la tête en bas, le visage recouvert de mandibules. Pauvre petit garçon apeuré d’être dévoré par l’objet de ses fantasmes… Les influences sont assumées et digérées. Villeneuve se métamorphose en Hitchcock qui aurait assumé sa pulsion de castration.

Enemy, s’il n’évite pas une lecture parfois trop littérale de la psychanalyse sexuelle, parvient toutefois à enlacer le spectateur dans une atmosphère assez fascinante accentuée par l’excellente et angoissante bande son de Danny Bensi et Saunder  Jurriaans (Matha Marcy May Marlene). Dans un final en deux tableaux, apothéose de la tension érotique, Villeneuve se permet un dernier plan sidérant. Emporté par un Jake Gyllenhaal épatant, jonglant physiquement entre deux versions de lui-même extra et introverties et les peaux duveteuses de Mélanie Laurent et Sarah Gadon, le film continue de nous enfermer dans son énigme, longtemps après la projection.

Durée : 1h30

Date de sortie FR : 27-08-2014
Date de sortie BE : 27-08-2014
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 27 Août 2014

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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