Critique de film
Enfance Clandestine

Décidemment le cinoche c’est génial. Au détour d’une séance, on peut en apprendre des trucs. Avant de voir Enfance Clandestine, votre humble rédacteur ne savait pas que l’Argentine avait subi une dictature militaire de 1976 à 1983, ni que les militants devenus activistes d’extrême gauche y étaient traqués façon brigades rouges. De son côté, le réalisateur Benjamin Avila n’a connu que ça jusqu’à ses 16 ans. Sans être autobiographique, son premier film, Enfance Clandestine, puise son inspiration dans une enfance passée entre utopie, résistance, peur et violence. Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 2012, son film vient de sortir sur nos écrans francophones.

Buenos Aires, 1979. Juan (Teo Gutiérrez Moréno) a 12 ans. Avec sa petite sœur Vicky, ils rejoignent clandestinement leurs parents après des années d’exil. Derrière les volets de leur anodine petite bicoque, papa, maman et tonton Beto (Ernesto Alterio) continuent leurs actions militantes, sous la couverture d’un commerce de cacahuètes au chocolat. Dehors, Juan devient Ernesto, et le moindre mot de travers peut être fatal à toute la famille. Sous cette fausse identité,  Juan/Ernesto doit aller à l’école, se faire des copains et va vivre son premier amour.

« Dans la vie, ne te trahis pas », c’est le conseil de l’oncle Beto au jeune Juan/Ernesto dans Enfance Clandestine. Pour l’enfant, tonton Beto est moins sérieux que papa. C’est l’adulte à qui il peut parler des filles et qui restera à jamais dans sa mémoire comme un héros de bande dessinée. Si son film est romancé, le réalisateur Benjamin Avila a suivi ce conseil, et on peut croire qu’il y est le plus fidèle possible à ses sensations enfantines. Extrémiste à sa manière, le réalisateur se donne une ligne de conduite stricte : ne jamais quitter le point de vue de son jeune protagoniste. De ce pari résultent les plus beaux moments du film, et ses idées les plus singulières. Malheureusement, c’est aussi ce qui révèle ses limites.

Les premières minutes sont saisissantes. Une rue de nuit sous une pluie battante, Juan et ses parents cherchent refuge dans une maison. Le père remarque une voiture suspecte. Le véhicule démarre en trombe, fonce vers eux et des fusils sortent des fenêtres. Le père est blessé, le petit Juan souille son pantalon. Le sang et l’urine se mêlent sur le trottoir. Mais dès le démarrage de la voiture, Benjamin Avila choisit de réaliser toute la scène en animation. Subitement, le spectateur voit des planches de story-board s’animer à l’écran et un imaginaire de comic-book se substituer aux prises de vues réelles. C’est bien l’imagination d’un enfant qui complète le chaos de quelques flashes, quelques sons et la sensation de l’urine chaude dans son pantalon. Le réalisateur utilise des séquences animées trois fois dans Enfance Clandestine. Trois temps où la violence est trop dure pour que l’enfant puisse la voir, l’accepter ou la comprendre.

À l’image de cette brillante idée, Enfance Clandestine fourmille de détails enfantins qui touchent dans le mille : la mère fait taire ses « camarades » en poussant la chansonnette, l’odeur de la poudre dans les douilles des balles fraîchement tirées, l’écorce effleurée lors d’une fuite en forêt, deux enfants qui s’imaginent en route pour le Brésil à bord d’une vieille carrosserie rouillée… Mais le sel du film, c’est une histoire d’amour entre deux enfants. Comment peut-elle s’épanouir dans ce climat de mensonge et de délation ? Benjamin Avila est très inspiré dans la mise en scène de la relation entre Juan et la jolie Maria. Des premiers regards alors que Maria pratique le ruban en salle de gym, filmés tout en plans de détails appuyés par quelques ralentis, jusqu’à une fugue à la fête foraine et ce premier baiser dans le palais des glaces. Là où finalement, leurs différences familiales les sépareront. Dommage que cette jolie histoire d’amour ne remplisse pas tout le film.

Hélas, la partie « clandestine » du script fonctionne beaucoup moins bien que la partie « enfance ». Toujours en accord avec son sujet, Benjamin Avila ne filme les activités des parents qu’à hauteur d’enfant, et le spectateur n’en saura jamais plus que le protagoniste. Non seulement, c’est un peu appuyé dans la mise en scène (multiples séquences où l’enfant se cache ou écoute aux portes), mais au bout d’un moment, le spectateur trop peu investi se désintéresse du destin de ces militants. En conséquence, le suspense qui devrait sous-tendre la jolie bluette Juan/Maria tombe à plat car le spectateur se fiche éperdument que Juan ne révèle son secret à sa copine. D’ailleurs, cette fausse identité de Juan/Ernesto n’est presque pas exploitée dans le script, l’enfant infiltré restant irréprochable. Ainsi, les multiples éléments du film destinés à créer tension et suspense passent à la trappe. Notamment à cause du point de vue enfantin et évasif que le réalisateur emprunte.

De ces faiblesses de scénario et de mise en scène, Enfance Clandestine tire un peu en longueur. D’autre part, si les enfants sont justes et Natalia Oreiro touchante en maman utopiste, les deux acteurs principaux sont souvent un peu caricaturaux. Le père en particulier (César Troncoso), tout en œillades paranoïaques, semble parfois échappé du diptyque Mesrine de Jean-François Richet. Enfin, l’image porte vraiment atteinte au film. Pas très homogène, elle est souvent d’une froideur déconcertante et la plupart des audaces de lumière donnent un côté très artificiel au film en désaccord avec son sujet (à ce propos, il faudra que le chef opérateur s’explique sur l’emploi récurrent d’atroces néons vert saturés).

Pour leurs premiers longs métrages, les réalisateurs ont parfois tendance à surcharger. Dire tout ce qu’ils ont sur le cœur, montrer tout ce qu’ils savent faire. C’est un peu le cas d’Enfance Clandestine. Mais même s’il peine à susciter l’émotion, le film de Benjamin Avila reste un bel effort, qui respecte scrupuleusement le point de vue d’un enfant sur des évènements qui lui échappent. Et gage de qualité, le réalisateur sait finir son film au bon moment : sur quelques mots scellant définitivement la fin de l’enfance de Juan, et son affirmation en tant qu’individu.

Durée : 1h50

Date de sortie FR : 08-05-2013
Date de sortie BE : 08-05-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 10 Mai 2013

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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