Critique de film
Essential Killing

Parce que la fuite est la seule position vraiment tenable, il court ! Il court jusqu’à perdre haleine, à cracher du sang, pieds nus dans la neige ou tapi dans le foin d’une mangeoire en pleine forêt. Il est l’homme, vaincu et stupide se battant pour des idéologies ou des dogmes religieux qu’on lui a imposé. Il est l’homme dans toute son ignorance et sa splendeur aussi, un animal sauvage et traqué, pied dans le piège et expression d’une prédation sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Il tue et à chaque meurtre, il se transforme un peu plus, il mue toujours et encore vers la régression finale. Quel film incroyable que cet Essential Killing du réalisateur polonais Jerzy Skolimowski ! Mise en scène parfaite, photographie physique ahurissante, interprétation prodigieuse de Vincent Gallo, rythme en decrescendo et musique à l’unisson, tout est simplement parfait dans sa dimension la plus brute, sans tape à l’œil, sans un plan de trop.

Première séquence, un hélicoptère survole trois soldats américains qui tentent de déloger des talibans de leurs grottes, on les voit avancer précautionneusement et deviser en perdant leurs mots dans le vent. La caméra s’immisce ensuite à l’intérieur d’une grotte, un homme y est mort, un second lui arrache son lance-roquettes et tue les trois hommes qui tentaient de pénétrer dans sa cachette. Après une course poursuite rapide entre les flancs escarpés des montagnes sèches du coin, Mohammed (Vincent Gallo) est capturé. Son audition est altérée à cause du missile qui a explosé à ses pieds. Un long sifflement accompagne sa reddition. Il est ensuite envoyé dans un centre de détention qui ressemble de loin aux rares images qu’on a pu voir de Guantanamo. Sa tenue orange et son sac noir posé sur le visage y font penser. Lors d’un transfert, un accident de voiture provoqué par le surgissement inopiné de deux sangliers lui offre l’occasion de s’échapper. Démarre ensuite une chasse à l’homme nerveuse où l’instinct de survie de Mohammed le poussera dans ses derniers retranchements.

Quelle idée géniale aussi, que d’avoir choisi pour personnage principal le borderline Vincent Gallo, incarnant merveilleusement cet homme désigné par le monde entier ou presque comme l’incarnation du mal: le taliban. Un homme de circonstance comme on pourrait le définir dont on apprend du passé que très peu de choses et cela au prix de quelques flashbacks vaporeux où les phrases du coran résonnent comme des psaumes. Il est celui à qui on s’identifie parce qu’il est la bête traquée mais pour lequel notre empathie accuse ses limites parce qu’il tue avec vivacité, non sans regret parfois pour l’horreur dans laquelle il est plongée. Homme-proie qui, à chaque victime, devient celui à qui il a pris la vie. Ses tenues évoluent avec son parcours, plus il avance plus ses habits le camouflent. Il emporte avec lui ce qu’il a pris, la représentation de la vie. Mais il se rapproche aussi progressivement, et à mesure que le rythme du film épouse la contemplation, d’une animalité sanguine. Elans, biches, chiens, cheval, tous croisent sa route le remettant à la place darwinienne d’un monde dont il s’est détaché quand il a commencé à haïr. Vincent Gallo est à ce point dans son rôle, qu’il en est paraît-il devenu ingérable. C’est un acteur de La Méthode (principe de jeu dit naturaliste), il s’investit corps et âme dans son jeu et ressent dans sa chair la souffrance du personnage. On comprend qu’il ait pu perdre la tête. Jerzy Skolimowski l’a poussé à la frontière de l’équilibre mental. Pas un mot ne s’échappe de sa bouche pendant tout le film, même quand il est recueilli par la muette (Emmanuelle Seignier), un rôle purement physique aussi exigeant qu’incroyable, un seul en scène qui renvoie Franco et Reynolds (127 Heures et Buried) aux oubliettes.

La caméra du réalisateur ne perd pas une miette de cette balade sauvage qui a des fulgurances à la Malick, dans cette façon qu’il a d’associer la nature, l’environnement pur de ces forêts blanches qui sont les siennes à la traque. Jerzy Skolimowski voulait réaliser un film sur les forêts qui entourent sa maison, c’est quand il a découvert que la CIA faisait des missions secrètes dans la région qu’il a choisi le thème définitif d’Essential Killing. Bien lui en a pris, chacune des scènes est mémorable, que ça soit celle du combat avec le berger allemand (opposée à la double délivrance du border collie), celle de la femme allaitant son petit ou tous les actes de barbarie qui trouvent leurs apaisements dans la splendeur muette de la nature. Il n’en restera qu’un filet de sang rouge sur la crinière d’un cheval blanc. Marque pas encore indélébile de l’influence négative de l’homme sur son environnement. Un film qui est allé à l’essentiel et qui l’est devenu par la force de sa vision.

Durée : 1h23

Date de sortie FR : 06-04-2011
Date de sortie BE : 08-06-2011
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 28 Juin 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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