Critique de film
Et maintenant ?

Sur la route qui défile, le sourire édenté de Joaquim s'inscrit en surimpression sur toute la largeur de l'écran. Il clôt une introduction comme une note d'intention qui n'est pas sans rappeler ces adresses au lecteur qui débutent les romans autobiographiques. L'optimisme du film est annoncé en même temps que la gravité du sujet. Depuis plus de vingt ans, Joaquim Pinto se bat contre l'hépatite C et le virus du Sida. Une vie de traitements qui l'obligent à arrêter ses activités cinématographiques, qui creusent ses joues, nuisent à sa concentration et brouillent ses pensées.
Joaquim a renoncé à compter les jours bons et les jours mauvais, “trop de mauvais jours”. Il entame alors un nouveau protocole. Protocole médical particulièrement toxique mais également protocole filmique. Joaquim installe la caméra dans son quotidien malade et capte tout ce qui l'entoure. Le refuge à la campagne avec Nuno, son compagnon, leurs chiens, leurs voisins, les amis qui s'invitent, les allers retours à Madrid pour le traitement, et les incursions dans la “vieille caisse” de ses souvenirs. Une vie qui apparaît à l'écran sans fioritures, avec ses douleurs crues comme ses instants de beauté magique.

Entreprise de réappropriation par le cinéma
 

Filmer pour faire la lumière sur ce qui nous ronge. Joaquim Pinto tente d'élucider la douleur, de saisir son mécanisme, d'en identifier les symptômes. Pourtant le documentaire n'a rien d'une auto-analyse narcissique : très vite l'histoire collective s'invite dans l'histoire individuelle. Joaquim veut comprendre “la Maladie du siècle” en même temps que son mal, trouver du sens et de l'espoir dans l'exemple de ces virus auxquels le corps humain a fini par s'adapter. La lutte contre la maladie ne se jouera pas à l'échelle d'un seul homme.
Diagnostic d'une épidémie donc, mais aussi diagnostic d'une “triste” époque. Car au-delà du combat personnel, le documentaire saisit avec justesse les batailles qui se jouent hors-champ, dans un Portugal rongé la crise qui renonce progressivement à ses acquis sociaux. La voix de Joaquim questionne un monde aussi malade que lui, dans une quête perpétuelle de sens. La survie se situe entre  le “vouloir” et  y “croire” à tout prix. Et quand le corps et la voix sont trop faibles, la caméra se (re)pose sur la vie alentour, une contemplation sans esthétisme, regard curieux sur une nature violente, banale ou touchante.
Le journal filmé n'est pas rare au cinéma, mais à choisir une référence, le documentaire de Joaquim Pinto se situe donc résolument du côté des explorations poétiques d'Alain Cavalier plutôt que de la balade égotique de Moretti. Accompagnant la voix-off du réalisateur, le journal invente son propre langage cinématographique. Le film impressionne par sa capacité à saisir les soubresauts de la pensée, son va-et-vient, ses errances et jusqu'à ses incohérences. Il s'appuie sur un montage habile fait de ruptures et de retours en arrière où s'insèrent films d'archives et images en surimpression. 

Un film comme une déclaration
 

Presque subrepticement, l'amour surgit au cœur de cette exploration. Et le journal intime devient un film de l'intimité. Refusant tout d'abord de prendre part au film, la figure de Nuno, mari du réalisateur,  apparaît progressivement centrale. Objet constant des mots de Joaquim, Nuno passe du hors champ à l'arrière-plan, du premier plan à la réalisation. Quand la caméra tombe des mains de Joaquim trop affaibli, il n'hésite pas à prendre le relais pour faire perdurer le regard, et donc la vie.
Deux réalisateurs, deux amants, deux styles. Le spectateur assiste à un véritable dialogue amoureux, en creux duquel se dessine deux personnalités opposées que l'écran réunit. La présence discrète et mutique de Nuno, toute en énergie patiente et en force tranquille contraste avec le corps chétif de Joaquim s'effaçant derrière une voix opiniâtre qui interroge sans relâche le réel. Au lieu de tourner en rond, de s'épuiser vainement, c'est parce que le film rencontre le partenaire amoureux qu'il parvient à faire sens des difficultés du quotidien.

Fresque riche et multiforme, résolument plus qu'un documentaire, Et Maintenant ? s'impose surtout par sa vision du cinéma comme une bataille avec et contre le réel, pour reconquérir la vie.

Une critique d'Anne Bellon

Réalisateur : Joaquim Pinto

Acteurs : Joaquim Pinto, Nuno Leonel

Durée : 02h44

Date de sortie FR : 19-11-2014
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 28 Novembre 2014

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