Critique de film
Evil Dead

« One by one we will take you ! » soit « On vous aura tous un par un ! », on dirait une menace adressée par des nababs hollywoodiens aux classiques du cinéma d’horreur. Après l’outrage Les Griffes de la nuit et en redoutant l’inévitable Suspiria, c’est au tour de The Evil Dead (1981) de subir l’affront du remake. Le réalisateur est le nouveau venu Fede Alvarez, remarqué grâce à un court-métrage diffusé sur le net : Ataque de panico ! Suite à la vision de ce film, Sam Raimi, réalisateur du film original, est entré en contact avec le jeune réalisateur uruguayen pour lui proposer un remake de son propre film (et matrice de tout son cinéma). Via sa société Ghost House, Sam Raimi produit le film, et garde ainsi le contrôle de sa propre saga (rappelons que le Evil Dead original a connu deux suites, toutes réalisées par Sam Raimi).

« One by one we will take you ! » c’est la menace d’une entité maléfique bien remontée à nos cinq djeuns’ cloitrés dans une cabane au fond des bois. David (Shiloh Fernandez), sa petite sœur junkie Mia (Jane Levy), trois de leurs potes et un chien y sont réunis histoire d’administrer à Mia une cure de désintox maison. Nos curieux héros ne tardent pas à descendre à la cave et à mettre la main sur un mystérieux manuscrit. Alors que Mia en manque tremblote et se bave dessus, un des garçons déchiffre le grimoire. Il prononce quelques mots magiques et libère une force maléfique. Celle-ci ne tarde pas à prendre possession de Mia, qui a pris la fuite dans les bois. Ouf, le jeu de massacre commence.

Flash-Back. Aujourd’hui classique absolu, The Evil Dead (l’original) est le premier film écrit, produit et réalisé par Sam Raimi. À l’instar du Bad Taste d’un certain Peter Jackson, The Evil Dead a élevé le fameux adage : « Si vous n’avez pas de moyens, soyez inventifs ! » au rang de religion pour toute une génération d’apprentis cinéastes gavés à la VHS. Financé à la sueur de son auteur, tourné sur des années, The Evil Dead est un film malpoli, à l’énergie débordante et communicative. Ultra généreux avec le spectateur, le film réduit son exposition à peau de chagrin avant de déchaîner sa fureur horrifique par une invention visuelle de tous les instants. Au passage, le jeune réalisateur invente une icône de la pop-culture en la personne du héros demeuré Ash, personnifié par Bruce Campbell. Aujourd’hui Sam Raimi (comme Peter Jackson), tient les commandes d’énormes machines de studios hollywoodiens (du coup, il est peut-être moins inventif).

Si on peut regretter que Sam Raimi ait vendu à ce point son âme au démon billet vert, rester producteur de son propre classique lui aura permis d’en garder un certain contrôle (dans la pure tradition du nabab hollywoodien donc). Premier bon choix de ce remake : évacuer Ash, indissociable de son interprète original. Une bonne idée, ce personnage est le véhicule du ton inimitable du film original, entre horreur primale et comique cartoonesque (voie dans laquelle s’enfonce le second volet avec bonheur). Exit Ash, exit l’humour, cet Evil Dead version 2013 joue la carte d’un premier degré absolu, exempt de tout cynisme irrespectueux du genre et de ses aficionados.

La bande-annonce ne ment pas, sûr que les amateurs de déballage de tripes et de boyaux (comme votre rédacteur) en auront pour leur argent. Privilégiant des effets spéciaux à l’ancienne, le film propose plusieurs morceaux de bravoure bien collants et crado mis en scène avec plus ou moins d’inventivité. Quelques séquences trop intenses sont atténuées par les effets de flashes du chef opérateur Aaron Morton, qui signe un travail remarquable. Sa photographie laisse toujours de la place au noir dans les cadres et privilégie une palette de gris et d’ocres désaturés d’un très bel effet. Du strict point de vue de l’hommage à l’original, le film de Fede Alvarez remplit son contrat et revisite nombre de motifs vus dans Evil Dead et Evil Dead 2. Ce deuxième volet étant ouvertement une comédie, les éléments que le réalisateur uruguayen y emprunte (comme la fameuse main possédée) sont revus sous le prisme de sa vision « sérieuse » et sanguinolente.

Faute de moyens, le scénario original taillait au maximum son intrigue jusqu’à être réduit à sa substantifique moelle. De ce constat, difficile pour Fede Alvarez et son coscénariste d’apporter à leur version des variations intéressantes sans que les fans hurlent à la trahison. Pourtant, ce prétexte inhabituel de cure de désintoxication se révèle être un écart payant. En plus de nous éviter l’ambiance campy habituelle, cette donnée établit dès les premières minutes une tension entre les protagonistes. Ce rapport de force entre Mia la junkie et ses amis bienfaiteurs sert le film à plusieurs reprises. Ainsi, lorsque le Mal s’insinue lentement en elle, Mia insiste pour quitter les lieux. Les autres personnages la pensent sujette au manque et insistent pour la garder prisonnière.

Quand on reçoit des fleurs, le risque c’est que les pots arrivent derrière. Les compliments que l’on peut faire à cet Evil Dead nouveau s’arrêtent ici. Si le film offre une violence sans concessions, il est paradoxalement trop indulgent envers de désagréables sirènes commerciales. D’abord, il s’ouvre sur une séquence prétexte à montrer un peu de gore transgressif dès les premières minutes (un père explose la tête de sa fille possédée au fusil de chasse). Quelques minutes gratuites histoire d’accrocher les impatients dans la salle. Passe encore que les acteurs soient mauvais, mais les dialogues atrocement explicatifs qu’on leur a mis en bouche sont autant d’insultes à l’intelligence du spectateur. Dès lors, toute empathie possible est anéantie et peu importe que leurs beaux corps californiens soient soumis à mille outrages. On frôle la farce intégrale juste avant l’acte final. Un twist vient alors poser un problème de cohérence de l’ensemble, mais en plus, Fede Alvarez tente de jouer sur la corde sensible pour nous faire passer la pilule. C’est d’une inefficacité totale car toute compassion pour les personnages a été abandonnée depuis leurs premières répliques, et de plus le réalisateur a mis de côté toute crédibilité psychologique au profit du gore le plus grand-guignolesque. Dernière remontrance, l’utilisation des effets sonores et de la musique est dénuée de toute originalité. C’est d’autant plus frappant qu’un des points fort du film original est justement son inventivité visuelle et sonore permanente.

Le film de Fede Alvarez reste globalement efficace et procure un certain plaisir lors de sa vision. Mais bien que le film soit premier degré, la terreur en est la grande absente. De toute évidence, la Peur n’intéresse pas le jeune réalisateur, qui semble même faire en sorte de rater tous ses jump scares. Au final, l’uruguayen n’a que des gerbes de sang à offrir à son spectateur. Il semble que son film témoigne d’un nivellement par le bas du cinéma d’horreur commercial américain. D’une terreur sourde, insidieuse et crescendo à la John Carpenter, le public a ensuite adopté les fake-scares de Wes Craven, avant de faire un triomphe à la mode des Torture-Porn. En 2013, ce remake d’Evil Dead ne prend même plus la peine d’essayer de faire peur, et se contente d’une surenchère gore. Sous cet angle, il marque une étape dans l’exploitation de la violence explicite dans ce cinéma américain (étape déjà franchie dans certains films dits de catégorie III au Japon par exemple). Une étape qui aboutit à l’absolue vanité de la transgression des tabous (ici le viol par les racines, la fille qui s’urine dessus). Cette transgression qui jusqu’alors, constituait la sève du cinéma d’horreur.

Durée : 1h30

Date de sortie FR : 01-05-2013
Date de sortie BE : 15-05-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 17 Mai 2013

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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