Critique de film
Evolution

Horizon

« Pour moi, mes films sont vraiment autobiographiques, je parle de moi, de mes émotions, de ce que j’ai vécu… Ça passe par des médiations, je le décale, ce n’est pas direct.».* Ainsi, dix ans après Innocence, le deuxième long-métrage de Lucile Hadzihalilovic lui aurait été inspiré par un séjour à l’hôpital et quelques autres souvenirs d'enfance. Une prise dans le réel a priori inattendue, tant Evolution largue les amarres et s’aventure vers un horizon hors-normes, sensoriel, onirique, aux confins du conte fantastique. Lucile Hadzihalilovic et sa co-scénariste Alanté Kavaïté (réalisatrice du récent Summer) signent pour Evolution un récit en forme de jeu de pistes, où un jeune héros emmène le spectateur dans une enquête qui, au fil des révélations, s’enfonce plus profondément dans l’obscurité.

Il était une fois

Sur une île volcanique battue par les vents, vivent de petits garçons. Chacun d’eux est élevé par une maman. Lors d’une baignade, Nicolas aperçoit le cadavre d’un garçon de son âge, le torse couvert d’une étoile de mer rouge vif. Rapportant sa découverte, la maman de Nicolas assure que son imagination lui joue des tours. Troublé, le garçon s’interroge: pourquoi sa maman lui ment-elle ? Pourquoi lui administre-t-elle ce mystérieux médicament ? La nuit tombée, que fait-elle près des récifs, en compagnie des autres mamans ?

Merveilleux

Dans la cohue du calendrier des sorties ciné, Evolution fait d’emblée figure d’Objet Filmique Non Identifié, de film-univers rare et précieux. Pourtant, le film s’inscrit dans le sillage de la riche tradition française du merveilleux. Distinct du fantastique (où le surnaturel, survient dans un contexte reconnaissable), le merveilleux invente un monde de toutes pièces, un monde qui obéit à ses propres règles, un monde jamais remis en question par des personnages qui en font partie intégrante. Le merveilleux ne souffre pas l’approximation. Pour être accepté par le spectateur, une cohérence interne régit le fantasme. Aucun récit, avec ses enjeux, ses conflits, ses résolutions, ne peut s’inscrire durablement dans un monde où toute fantaisie est permise, où les cartes peuvent être redistribuées à tout moment. La première réussite de Lucile Hadzihalilovic, c’est de maintenir la cohérence de son univers. Principal point de vue du film, Nicolas guide le spectateur dans un monde étrange qui reste néanmoins constamment logique. Dès lors, nous pouvons avec lui ressentir, vibrer, suspecter, nous méfier, trembler.

Cauchemar

Jeu de piste narratif et sémantique, Evolution juxtapose des signes, des rimes, des rituels, des références (conscientes ou non), tout en réussissant l’exploit de ne ressembler qu’à lui-même. Malgré cette accumulation, le film n’accuse jamais le trop-plein, bien au contraire. La mise en scène de Lucile Hadzihalilovic est précise, rigoureuse: récit minimal, rudesse minérale des extérieurs, dépouillement des décors… Le vide attire l’attention sur le plein. Du fait même de cette sécheresse, tout élément représenté (couleur, accessoire, costume, coiffure) fera sens ou, selon le spectateur, épaissira le mystère. Devant l’énigme onirique posée par Lucile Hadzihalilovic, chacun déchiffrera certains signes pour mieux en abandonner d’autres à son intuition, en fonction de sa sensibilité, de son bagage culturel ou de sa cinéphilie

Visions

Trouble, à l’image des plans sous-marins qui ouvrent le film, Evolution est un envoûtement visuel et sonore. L’obscurité contamine progressivement les compositions de Manu Dacosse (collaborateur du duo Hélène Cattet/Bruno Forzani) tandis que le récit s’enfonce dans les sous-sols moites d’un hôpital anxiogène. Jusqu’au-boutiste, le chef-opérateur opte même pour des éclairages « en contre », laissant les visages des protagonistes dans l’ombre pour mieux dessiner leurs silhouettes dans un halo de lumière. Par ce procédé ou autres sorcelleries, Evolution donne naissance à certaines des plus inquiétantes visions symbolistes offertes sur un écran de cinéma depuis longtemps. La trop rare Julie-Marie Parmentier (révélée en 1998 dans La Vie ne me fait pas peur) prête ses traits durs et son teint pâle pour donner vie à une mère oppressante, proprement monstrueuse. Regrettons juste le traitement trop léger accordé au personnage de Roxane Duran (Le Ruban blanc), qui crée une relation avec le jeune héros sans malheureusement parvenir à tisser de lien avec le spectateur (malgré un astucieux tour de passe-passe capillaire).

Fraîcheur

Récit initiatique plus concentré que ne l’était Innocence, à la structure toutefois similaire, Evolution prend pour héros la figure commune du rebelle, potentiellement libérateur, d'une population aliénée. Si le film confirme la réjouissante singularité de Lucile Hadzihalilovic, il ne surprendra guère les familiers de l’œuvre d’une cinéaste qui pourrait répéter inlassablement les mêmes obsessions à l'avenir. Pour l’heure, Evolution est un bain de jouvence, un embrun frais et salvateur sur nos visages ternis par la morosité du paysage cinématographique francophone.

*Citation extraite de l’excellente émission « Mauvais genres » de François Angelier sur France Culture. Première radiodiffusion datée du 30 Janvier 2016.

Durée : 1h21

Date de sortie FR : 16-03-2016
Date de sortie BE : 16-03-2016
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Critique mise en ligne le 13 Février 2016

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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