Critique de film
Fair Play

Festival d'Arras - Jour 1

On peut parler de dopage et s'arrêter au sujet. Horrible, on le sait. On peut dépasser l'état de thème et ressentir le corps, intrinsèquement. On peut parler de communisme, on peut parler de mensonges, d'oppression, de mères, de filles... On peut aussi invoquer l'ensemble et éloigner le film de la thèse. Dans le ressenti d'une vie simple et sincère, dans un cinéma pur d'anabolisants.

Dans une République tchèque 80's, une jeune femme court. Elle fonce, elle traîne, elle trébuche. La course, la vitesse, c’est son présent et son avenir : les jeux olympiques. Dans l'objectif de médailler la nation (et non pas l’individu), l’autorité, le parti, la dope à son insu. Sa mère rêvant de la liberté qu’offre un ailleurs (vers l’Allemagne), prend part à la tromperie. 

Anna court. Elle court contre tout ce qui l’entrave. Contre l'oppression politique, sociétale. Contre une famille en porte-à-faux. Contre tout ceux qui fuient et la laissent derrière eux. Elle court même contre son propre corps. Elle se détruit à son insu. Pour des idéaux qu'elle ne semble pouvoir porter. Les rêves contre les muscles, les nerfs, la peau tendue, blanche comme l'est celle de l'Est. Son corps elle le magnifie dans l'effort et le brandit comme une arme dans l'échec. Refusant rapidement ces produits, elle se verra contrainte d'abandonner la compétition pour ses idéaux. La machine mécanique, le corps physique pris de vitesse par l'esprit. Un esprit contraire, luttant contre une idéologie à laquelle il ne peut adhérer.

La mère aura elle-même lutté pour ses convictions, couru contre le monde. Carrière déchiquetée pour fuir l’encadrement. En ce sens, le film évoque Black Swan. Dans la perte de repères et de corps donnés en offrande à Heraclès, à Apollon. Au sport, à l’Art. Mais aussi dans le regard dur et bienveillant d’une mère sur sa fille. Sur ses performances, celles qu’elle n’aura jamais eues. Et ce au péril de sa santé, de la confiance. Comme un couple à sens unique oublié par la raison tant le coeur et la frustration sont dévorants. Elle ne jure dans un premier temps que par la réussite de son enfant et puisque l’amour fillial ne meurt, ni ne s’étiole, à sa survie.

Le corps, il en est plus que jamais question. Il évoque à lui seul la difficulté de s’épanouir et celle de se surpasser. On sent dans chaque mouvement un intérêt de la réalisatrice pour le prix qu’il coûte. L’énergie dépensée, la douleur ressentie. Mais c’est quand l’acteur se fond dans son milieu dans un scope plus large que nature et qu’alors il prend place pour mieux disparaître du cadre, que la recherche prend son ampleur au travers d’une photographie qui dans la laideur laisse poindre la sensualité et, à la beauté, arrache la splendeur. Alors que dans les intérieurs, les vitres déforment les visages de ceux qui - cachés - collaborent, usent, traquent la gloire et le respect d’une nation, d’une idéologie politique à laquelle les héroïnes n’adhéreront jamais. Le verre comme une société du mensonge et du secret qui - du moindre être humain - ferait un monstre. Pour le pouvoir et la domination ou pour la fuite, la survie.

Elles paieront leurs idéaux, leur refus dans une scène finale révélant la trouble beauté qui fait l'humain. Dans le combat, dans la lutte, dans le rejet de tout ce qui nous tue, nous emprisonne. Aller chercher la liberté là où elle ne peut toujours être présente, de ses mains, de ses jambes. Ou quand le corps se fait objet de révolte. Merveilleux sujet de cinéma.

Durée : 1h40

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 15 Novembre 2014

AUTEUR
Lucien Halflants
[130] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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