Critique de film
Fais de beaux rêves

Nous avons tous des cinéastes que nous ratons systématiquement. Comme des rendez-vous manqués. Des réalisateurs et des films dont nous entendons souvent parler mais que nous n'avons pu voir, la faute à un hasard malencontreux ou d'autres excuses aussi valables les unes que les autres. Pour moi, c'est le cas de Marco Bellocchio, très souvent cité dans des conversations au cours de mes pérégrinations nocturnes mais jamais encore rencontré au détour d'une salle obscure. Le festival d'Arras m'a permis de combler cette lacune et je l’en remercie infiniment, car le dernier film de Bellochio est assurément mon coup de coeur de cette fin d'année.

Fais de beaux rêves est un bijou de puissance et d'émotion. Bouleversant et déroutant -tant par sa trame que dans sa façon de la traiter- sa vision m'en a fait voir de toutes les couleurs. J'ai pleuré, j'ai ri, j'ai vibré et j'en ressors chamboulé, meurtri, frappé par un cinéma délicat et intelligent.

L'histoire est celle d'un enfant, Massimo, incapable d'accepter la mystérieuse et tragique mort de sa mère à l'âge de 8 ans. Aujourd'hui adulte, il doit vider la maison d'enfance avant de la vendre. Forcément les souvenirs remontent à la surface, et avec ceux-ci surgissent les blessures, prouvant ainsi qu'elles ne sont pas complètement guéries. Le temps passe mais la douleur persiste, en filigrane, prête à imploser à tout moment.

Narration fragmentée

Bien aidé par sa monteuse (Francesca Calvelli), le réalisateur nous balance entre l'enfance, l'adolescence et la vie adulte de Massimo pour nous conduire à une scène finale paroxystique où l'on assiste, les yeux mouillés, au dénouement dévastateur. Le cinéaste joue avec les chronologies pour mieux donner à voir le traumatisme d'un enfant privé du repère maternel, et confronté à un père sévère. La narration éclatée, est un état de choc, elle semble vaciller sous l'effet d'un coup de poing. Chaque scène semble être un tableau en soi, une pièce d'un puzzle que l'on prend plaisir à constituer et à comprendre au fur et à mesure du film. Bellocchio prend plaisir à plonger le spectateur et à le perdre dans les méandres d'une mémoire qui tâtonne. Et pourtant jamais la trame n'est confuse ! Il faut voir avec quelle aisance la narration entremêle plans racontés (le personnage se souvient oralement) et plans joués (les souvenirs prennent vie), tout cela avec un sens du rythme impeccable.

La mise en scène est touffue certes,  mais précise et claire, orchestrée par le maestro et jouée à la perfection par les musiciens. Bérénice Béjo et Emmanuelle Devos incarnent parfaitement les femmes que rencontrent le héros et qui se déclinent toutes commes des mères de substitution. Mais le casting est surtout réussi pour le rôle de Massimo. L’enfant est beau dans ses révoltes et ses colères, et touchant dans son refus à accepter la réalité. Petit écorché vif, Il laisse la place à un adulte taiseux qui donne une continuité tout en y ajoutant des nuances. Valerio Mastendrea porte le film sur ses épaules, il est de tous les plans. Sa présence est pleine, forte, débordante de tristesse et de rage contenue. Il est incroyable de retenue et de fragilité, et en un plan, un regard, une parole dite à mi-voix "Les sentiments c'est pas mon fort", on comprend cet homme blessé, réticent à l'idée d'exprimer ses émotions. Impassible et complexe, on est avec lui, et on a envie qu'il aille mieux. C'est pourquoi lorsqu'il devient animateur malgré lui d'un anniversaire de mariage (dans lequel il ne connaît personne), et qu'il s'exprime à l'occasion d'une danse burlesque et endiablée, l’émotion survient. Elle est pure, précieuse, rare, on exulte et l'on se réjouit de le voir s'ouvrir et rire, de le voir vivre à nouveau. C'est étonnant de voir comment cette scène change le regard que l'on portait sur lui.

Un monde complexe

C'est la force du film, car ici rien de simple, tout est sujet à diverses interprétations, divers niveaux de lectures. Le fantôme de belphégor par exemple, image récurrente de l'enfance de Massimo, est à la fois effrayant et  risible, aussi ridicule que mystérieux. Chaque scène est remplie d'une gravité terrible - notamment grâce à de longs plans fixes qui permettent à la pesanteur de s'installer - mais également d'une légère ironie. La danse entre Massimo et sa mère, qui ouvre le film, est tendre et insouciante, mais on sent déjà poindre la tragédie. Plus tard la crise d'angoisse de Massimo adulte effraie et inquiète, mais prête également à rire tant Massimo ressemble à un enfant lorsqu'il entend la voix suave et rassurante d'un médecin (Bérénice Béjo). Comme une maman calme un enfant en contant une histoire, elle va l'apaiser à l'autre bout du fil. En nous donnant à voir ce personnage dense et complexe, et en le laissant se cogner dans les différents époques de sa vie, le cinéaste fait confiance au spectateur, le transporte et lui donne à voir la vie dans toutes ses contradictions.

Derrière le drame se cache toujours une farce et derrière chaque farce se cache l'horreur. C'est là toute la beauté d'un film paradoxal, car si Bellocchio se plaît à brouiller les pistes narratives, il en fait de même avec les genres. Ni seulement drame, ni vrai thriller, ni fausse comédie, le réalisateur abolit les genres, ou plutôt les prend tous en même temps pour créer un film sans âges et inclassable. Il crée une oeuvre personnelle et en même temps une histoire universelle, tant chacun pourra s'y reconnaître et s'en émouvoir. Je l'en remercie, et promets de foncer sur ses précédentes réalisations. Un conseil cher lecteur, fais de même, et fais de beaux rêves de cinéma !

Durée : 2h10

Date de sortie FR : 28-12-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 21 Novembre 2016

AUTEUR
Julien Rombaux
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