Critique de film
Félicité

Tout commence dans un bar de Kinshasa. Félicité chante comme elle sait si bien le faire. Sur l'écran l'image nerveuse et mobile dégage une atmosphère électrique qui se ressent dans la façon de filmer les corps. Les plans sont serrés, très proches des visages, un acteur salue la caméra et une énergie brute émane des personnages. Les gens dansent, se mêlent et s’enlacent, la voix de Félicité emplit l’espace avec force et détermination, des petites querelles semblent naître ici et là et l’on imagine la nuit déjà bien avancée. La tension est palpable et la scène se termine comme une évidence en un pugilat, mais un pugilat presque positif, tant il semble libérer des pulsions de vie.

Portrait de femme

Après cette belle ouverture, bordélique et sauvage le film s’assagit pour laisser la place au quotidien. Après le spectacle vient l’anti-spectacle, la réalité des rues de Kinshasa, grouillant d’une foule nombreuse et miséreuse. Félicité est un portrait de femme, mais un portrait de femme dans les entrailles d’une ville. Gomis investit la rue et nous la donne à voir avec justesse, à travers ses dangers et ses éclats de beauté. Pas de tricherie, il filme comme il voit, comme il ressent et jamais ne tente d'adapter son désir aux envies d'un quelconque spectateur. En résulte un cinéma intègre mais pas toujours attrayant. S’il est louable de la part d’un cinéaste de tenter de saisir pleinement le quotidien, la sève d’une vie et qu’il faut en saluer l’audace, cela peut aussi en être la limite. C’est donc d’un point de vue rythmique que le film se perd dans une forme de monotonie. Les situations se répètent lorsque Félicité doit réunir l’argent qui lui permettrait de sauver son fils blessé dans un accident de moto. Cette ritournelle sert le propos mais n’atteint jamais la cadence hypnotisante qu’elle envisageait. Félicité subit menaces, humiliations, coups, mais reste toujours digne et ne courbe jamais l’échine. C’est le combat d’une mère courage prête à tout pour protéger son seul enfant. Mais le grand bouleversement reste au-delà de l’écran.

Beauté éphémére

La suite offre son lot de fulgurances, à l’image, par exemple, d’une scène où pour avoir volé sur un marché, deux adolescents sont tabassés par une foule agitée. Les images sont dures, les cris et les coups font surgir le sang et racontent comment, dans un groupe, il suffit parfois de l’étincelle d’une seule allumette pour embraser les torches d’un groupe à cran. Mais d’étincelles il n’y en a plus dans la seconde partie du film qui s’étend et manque de concision, multipliant des scènes formelles sans but concret et tangible. Gomis multiplie les gros plans sur le visage de son actrice – remarquable Véronique Beya Mputu dont c’est ici le premier film- qui s‘avèrent touchants et remplis d’amour, mais cette beauté ne parvient jamais à dépasser un scénario sans rebondissements qui finit par tourner à vide et n’exprimer rien d’autre que l’absurdité du quotidien. Elle viendra d’ailleurs, elle viendra de la lumière. Trop crue, trop blanche, souvent surexposée, elle rend aux images et à la ville toute sa cruauté. L’image est riche et renvoie au soleil africain qui pèse et happe ses personnages avant de les laisser pantelants et broyés errer en ville, prêts à s’effondrer.

Nuit noire

Surgissent alors des images fantasmées et filmées de nuit. Contrastant avec l’aveuglante lumière du jour, Gomis nous offre une nuit moite et sombre. La lumière est sombre, trop sombre, on ne distingue pas toujours ce qu’il s’y passe comme si le réalisateur tentait de distordre la réalité, de nous l’offrir changée, filtrée. Le film oscille entre le réalisme du jour et le lyrisme de la nuit. Ces moments nocturnes sont ceux de l’errance et de l’apaisement, un poème résonne, Félicité marche sous les étoiles, rencontre une gazelle et peut enfin respirer calmement. Un peu trop passive pour émouvoir le spectateur dans son combat quotidien, où elle manque de réactivité et semble subir les évènements, elle retrouve son ampleur et sa dignité la nuit. Sa force tranquille nous renvoie à toutes les mères du monde ; dans sa promenade où elle apparaît apaisée, ou derrière un micro. Elle vit pour la musique et se transcende quand elle chante, comme les scènes musicales et ses chants habités transcendent la mise en scène. Le cinéaste peut alors reprendre sa marche en avant et nous donner ce qu’il fait de mieux, laisser s’exprimer les corps et libérer les passions. Alors, enfin, Félicité vit pleinement, elle vibre et dans son sillage c’est toute un monde qui s’enivre à nouveau, de vin, de poésie et de vertu. Il danse, il va battre la vie à nouveau.

Durée : 02h03

Date de sortie FR : 29-03-2017
Date de sortie BE : 03-05-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 31 Mai 2017

AUTEUR
Julien Rombaux
[11] articles publiés

Bercé par les films de gangsters du grand frère, et par les épopées romantiques de la s&oe...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES