Critique de film
Flight

Que ça fait du bien de voir un film qui prend le temps de raconter une histoire. Flight de Robert Zemeckis renoue avec le cinéma des années 80 et 90 où on pensait d’abord à séduire l’audience par la force du récit et non pas par la virtuosité de la mise en scène depuis assujettie à la multiplication des plans. Faut dire que comme conteur, on peut compter sur le bon Robert Zemeckis. Il suffit pour s'en convaincre de repenser à des films tels que A la poursuite du diamant vert, Forrest Gump, Retour vers le futur ou le magique Seul au monde. Il a toujours maîtrisé son sujet et il a eu la bonne idée de revenir à une réalisation en prises de vue réelles après 3 films en motion capture et animation pure (Le Pôle express, La légende de Beowulf, Le drôle de Noël de Scrooge), autant d'échecs commerciaux.

Pourtant d’après Zemeckis, ça devient de plus en plus difficile de financer des films tels que Flight. Comprenez un film qui n’est pas une suite, ne s’inspire pas d’un comics, et qui repose sur un scénario original. Le scénario est d’ailleurs à la base du projet, il a été écrit par John Gatins, déjà auteur du film de SF Real Steel, et proposé conjointement à Denzel Washington et Zemeckis. Ce dernier confesse avoir eu du mal à monter son film, et il désigne un changement dans les goûts du public comme principale raison de fait à ce nouvel ordre cinématographique strict, mais il y est finalement arrivé. Et s’il a visiblement sacrifié (quoiqu’il puisse y avoir débat) la fin de son film en l’offrant au consensualisme cher aux producteurs, il n’a pas ménagé sa joie pendant la grande partie de l’exercice.

La première scène illustre parfaitement cet état d’esprit frondeur et revanchard qui anime le réalisateur. Denzel Washington qui joue le pilote Whip Whitekar, se réveille avec une grosse gueule de bois dans une chambre d’hôtel démontée. Du lit défait sort une beauté sud-américaine entièrement nue (Nadine Velazquez). Pendant de longues secondes, en un seul plan séquence, celle-ci s’étire pendant que Washington bavasse au téléphone la bouche pâteuse, elle passe et repasse devant la caméra, la courbe de ses seins filmée de profil, de face, sous toutes les coutures. La caméra suit même la jeune femme quand elle sort légèrement du cadre. Washington raccroche, mate les fesses de sa partenaire qui se sont habillées d’un string et s’enfile une bonne ligne de coke. On est directement dans le ton et ça faisait longtemps qu’un film n’avait plus osé une telle exposition. Que ce soit Zemeckis qui s’y colle est encore plus surprenant.

Le scénario s’inspire vaguement de l’histoire d’un pilote canadien, Robert Piche, qui avait sauvé la vie de 300 passagers en posant miraculeusement son avion lors d’un crash maîtrisé. Piche avait un passé assez sombre et même fait de la prison, ce qui souleva le débat. La comparaison s’arrête là. Zemeckis et Gatins délivrent surtout une œuvre beaucoup plus retors qu’elle n’y paraît. Whip incarne en quelque sorte la proie idéale de la société américaine, la figure du héros. Ce héros n’en est évidemment pas un puisqu’il est alcoolique, cocaïnomane, athée et menteur. Le film s’en prend indirectement à ces objecteurs de conscience qui dictent la morale citoyenne. Lors d’une scène de crash parfaite, véritable leçon de découpage, centrée principalement sur la tension dans le cockpit, Zemeckis égratigne au passage le clocher d’une église baptiste en le réduisant en poussière suite au choc avec l’aile droite de l’appareil. Comme s’il voulait quelque part frapper le symbole le plus représentatif de ces églises évangélistes qui fleurissent dans son pays.

Son personnage principal, Whip, est à l'image de la nation amércaine étranglée entre deux puissances séculaires, la religion et les médias qui le poussent dans ses derniers retranchements paranoïaques. Les croix ornent toutes les pièces des lieux qu’il visite, les camionnettes des chaînes de TV le poursuivent partout. Mais c’est surtout le poids de la culpabilité judéo-chrétienne qui le condamne finalement à ce mea culpa final dont raffolent les médias américains. La TV met en scène la morale religieuse, lui servant en quelque sorte de relais idéologique. Les fautes sont pardonnées si l’on passe publiquement aux aveux, Clinton hier, Armstrong aujourd’hui, l’histoire du pays est jalonnée par cette représentation de la contrition et les exemples sont légions. Si Zemeckis s’y abandonne dans les dernières minutes c’est sans doute parce qu’il y a été contraint ou alors pour souligner toute l’ironie de sa situation, un homme contraint de revenir à ce qui avait fait sa gloire tout en s’en excusant. 

 

Flight doit aussi beaucoup à Denzel Washington qui délivre une partition sans faille. Il s’exprime comme un alcoolique, fonctionne à l’identique, a le regard frondeur, l’esprit revêche de ces incompris. Il travaille son personnage au corps, s’appuie sur une diction hésitante, une violence contenue. On pense évidemment à la souffrance incarnée par Nicolas Cage dans Leaving Las Vegas ou Ben Gazzara dans Les contes de la folie ordinaire mais avec davantage de pudeur encore. Son personnage, Whip, affirme qu’il choisit de boire et qu’il en est heureux. De nouveau Zemeckis insiste surtout sur la notion de liberté individuelle, même bourré le pilote est parvenu à poser l’avion, ce qu’aucun autre sobre ne serait arrivé à faire. Le problème n’est donc pas là mais au contraire dans la volonté qu’à la société de rendre ses héros humains en les forçant à confesser leurs fautes morales.

La mise en scène de Zemeckis est savoureuse. Elle oscille avec justesse entre démonstration de force comme lors de l’accident, éloge du dialogue et mise en exergue du jeu des comédiens qui ont le temps de développer une émotion puisque les plans ne changent pas toutes les trois secondes. Les comédiens jouent ensemble. John Goodman dans un rôle génial de dealer-dépanneur permet au film de respirer et de définitivement s’éloigner de la pesanteur du drame. On est beaucoup plus circonspect sur le choix de l’actrice Kelly Reilly qui endosse le rôle de béquille. A sa décharge son personnage n’a pas été écrit dans la finesse,  une ancienne junkie qui cherche à devenir sobre, sorte de métaphore fragile du phare dans la tempête. Dispensable !

Zemeckis offre une cinglante réponse à sa déroute de l’animation, les échecs conjugués de ses trois derniers films l’ont sans doute amené à relativiser le cahier des charges des productions cinématographiques américaines et à le tourner en dérision. Il propose avec Flight un retour aux sources, une histoire où des personnages agissent et réagissent les uns avec les autres. Il vitriole les églises convoquant même l'exemple effarant d'une des causes probables de l’accident, à savoir l'intervention de Dieu (sic - ça ne peut pas s'inventer, il doit y avoir un précédent), nous offre une scène surréaliste de remise en forme par aspiration massive de coke, ouvre son film sur une scène de nu d’une longueur indécente, peine c’est vrai à provoquer l’émotion qu’on pouvait ressentir dans Forrest Gump ou Seul au monde mais maîtrise à ce point la narration qu’on se réjouit de le revoir aux commandes de fiction en prises de vue réelles.

Beaucoup d’avis convergeront vers un point de vue totalement opposé au mien, je le conçois d’avance. Pourtant même si on peut regretter l’inévitable séquence finale qui inverse le propos du réalisateur pour le confondre dans un esprit bien pensant, on peut aussi supposer qu’il s’en est joué jusqu’au bout se sentant comme son personnage condamné à cet exercice de contrition obligatoire pour obtenir des financements. Il parachève sa démonstration par la question du père au fils "Mais qui es-tu vraiment ?", oui qui es-tu vraiment Robert ? Ca faisait bien longtemps qu’un film de studio n’avait pas été aussi courageux. Il y a quelques symboles nationaux qui ont pris du vent dans les voiles... et c'est de bonne guerre.

Durée : 2h18

Date de sortie FR : 13-02-2013
Date de sortie BE : 30-01-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 16 Janvier 2013

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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