Critique de film
Snow Therapy

Depuis quelque temps, je me sens parfois blasé d’entrer dans une salle de cinéma. Peu de films m’émeuvent ou me surprennent, rares sont ceux qui m’effraient ou m’émerveillent. J'ai cette sensation de déjà vu. Je leur trouve toujours des petits défauts, des absences de fulgurance, un manque de continuité, des béances, des passages à vide. Parfois je me dis que ma passion s’effrite, qu’elle me quitte sans m’avoir prévenu, me laissant le regard vide face à son générique de fin. Et là, survint le miracle cinéphile : un film dont le talent vous saute au visage et vous pénètre pour vous dévorer les yeux, le cœur et le cerveau. Un film vient de me faire cet effet, il s’appelle Snow Therapy (Turist) du suédois Ruben Östlund. Je me demande encore comment il est possible qu’il n’ait pas eu les honneurs de la compétition tant il écrase tout ce que j’ai vu jusque là depuis 5 jours. J'aime ce film à la folie.

Comment réagissons-nous dans une situation inédite ?

Snow Therapy raconte quelques jours de vacances d’une famille suédoise dans une station des sports d’hiver des Alpes françaises. Alors qu’elle est en train de déjeuner dans un restaurant en plein air, une avalanche survient tout à coup et chamboule à jamais le destin familial. Le réalisateur pose d’emblée une question fascinante : comment les gens réagissent-ils lors de situations soudaines et inattendues ? Le cinéma américain, spécialiste des catastrophes XXL propose une réponse unique : les gens se comportent en héros, surtout les hommes. La vérité est ailleurs. En général c'est chacun pour soi. Quand le mur de neige s’abat sur le restaurant, le père de famille attrape son portable et part en courant abandonnant femme et enfants. Il agit en parfait égoïste. Ruben Östlund part de ce postulat du lâche pour réaliser un incroyable drame existentiel.

Scénario et mise en scène au cordeau

Le scénario exceptionnel ménage une tension initiale rarissime. Nous sommes suspendus aux réactions de la mère de famille qui est déboussolée que son mari l’ait abandonné au moment où elle en avait le plus besoin. Lui s’enfonce dans un déni stupéfiant. Les enfants sont perdus au milieu de ce conflit du non-dit. Puis le verbe se délie et la crise de couple pointe son nez. Snow Therapy glisse alors du thriller au drame familial tendu. Chaque journée qui passe (le film est séquencé en 5 journées) est l’occasion pour le réalisateur de faire évoluer son film, de lui rajouter une nouvelle dimension. Comme un skieur il arpente des pistes successives, continues mais variables qu’il aborde avec le plus de fluidité. Grâce à l’arrivée d’un couple d’amis, le film quitte même les terres du drame et du thriller pour la comédie… Ca devient désopilant. Tous les acteurs sont dirigés à merveille mais l’acteur de Game of Thrones Kristofer Hivju m’a tordu de rire car les cadres fixes observent les réactions des acteurs et souvent de ceux qui ne parlent pas. Que dire de la mère de famille Lisa Loven Kongsli saisissante de bout en bout. Ils sont de toute manière tous absolument formidables.

Si Snow Therapy est un chef d’œuvre, il le doit surtout à la parfaite adéquation entre son scénario et son traitement formel. Un travail numérique invisible sur les extérieurs et l’utilisation d’objectifs anamorphiques offrent un ressenti sensationnel. Ils décortiquent à l’aide d’une mise en scène d’une précision absolue et d’une élégance proche de l’épure les scènes d’intérieur qui, condensées dans une structure en cinq jours, décrivent une routine quotidienne où les comportements évoluent. Les scènes de brossage de dents sont fascinantes. Ce film frôle la perfection. Toutes ses intentions sont parfaites et l’intelligence du traitement de l’évolution des personnages est bluffant. Snow Therapy parle autant de l’image qu’on a de soi et que les autres ont de nous, que des façades qu’on dresse, des illusions qu’on tisse tout au long de notre existence pour oublier qu’on est imparfait et lâche, surtout quand on a peur… mais au bout du compte, il n'y a peut-être que la peur extrême qui peut faire tomber les masques et nous révéler à nous-mêmes. 


 
Durée : 2h00

Date de sortie FR : 28-01-2015
Date de sortie BE : 28-01-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 18 Mai 2014

AUTEUR
Cyrille Falisse
[979] articles publiés

Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES