Critique de film
Francofonia, le Louvre sous l'occupation

Élégie me revoilà… Francofonia, le Louvre sous l’Occupation n’est pas qu’un simple film historique. Il s’apparente à une expérience esthétique que le cinéaste russe va mettre au service d’un amour personnel et revendiqué pour l’art. Alexander Sokurov raconte la protection des collections du musée du Louvre pendant l’Occupation allemande au cœur de la Seconde Guerre mondiale. Durant cette période, et afin d’éviter la disparition des trésors nationaux, Jacques Jaujard - interprété par Louis-Do de Lencquesaing - tente de convaincre les Allemands de la nécessité de faire un inventaire des œuvres en partance. Il décide d’organiser, contre les injonctions du gouvernement de Vichy, le déménagement et la mise en sûreté en province des œuvres du musée du Louvre. Benjamin Utzerath incarne le comte Franz von Wolff-Metternich qui a été missionné par les nazis pour s’occuper de récupérer et d’envoyer en Allemagne les collections des musées nationaux de France. Conséquence d’une troublante collaboration entre nos deux hommes, l’aristocrate allemand, devenu le supérieur de Jaujard sous la régence du Troisième Reich, fermera les yeux sur les activités du directeur du Louvre.

Sokurov n’est pas le simple auteur de son film, il en est aussi un des interprètes. Dans son bureau de Saint-Pétersbourg, dans la posture du Penseur de Rodin, il raconte, questionne et parfois fantasme certains évènements qui auraient pu avoir lieu. Personnage omniscient, sa voix off, sacrée, accompagne d’une affabilité monocorde les différents niveaux de lecture, et les enjeux de sa proposition tout au long des épisodes spatio-temporels. 

Matière et trace du temps.

Un générique de début en split screen sépare l’écran en deux parties. Un blanc immaculé où défile l’équipe du film, en regard d’un noir profond sur lequel résonne la voix du cinéaste pris dans un tourment de vagues. « Trimbaler l’art sur l’océan est inhumain » dit Sokurov à Dirk le commandant du bateau qui transporte les œuvres et avec qui il échange sur Skype. Ce bateau lutte contre une mer déchaînée. Les collections, dans ses énormes containers sont en péril, leur sauvetage quasi impossible et les trésors bientôt engloutis. Pour Sokurov, il faut protéger les traces des civilisations, elles sont la source de notre éveil. Toujours d’actualité, ce spleen n’est pas sans écho au pillage évité in extremis place Tahrir en Égypte, ou à la destruction par les djihadistes du temple de Baalshamin à Palmyre.

Le cinéaste se positionne comme un maître du temps, comme témoin de ces histoires. Francofonia mélange les formats, la nature des images, les genres, les strates temporelles et les niveaux de lecture. La force du cinéaste réside dans cette facilité à ne pas nous perdre, mais au contraire à définir avec un équilibre parfait et une précision intellectuelle et pédagogique les cheminements de son récit. Sans être totalement dans la fiction, ou dans le documentaire, nous sommes bien éloignés de ce que nous pourrions péjorativement appeler le docu-fiction. Francofonia se révèle comme une proposition singulière et totale qui questionne les œuvres. Il n’y a pas de frontière, pas de distinction à faire avec toutes les associations et hybridations que met en place le cinéaste. Il nous montre à la fois son film en train de se faire et partage sa pensée en mutation. Avec le soutien d’images d’archives, ou la mise en forme de situations fantasmées, il insiste avant tout sur la nécessaire pérennité de l’art.

Poétique de la modernité.

Sans être un simple virtuose, on connaît Sokurov pour son formalisme. S’il interroge encore l’Histoire, la modernité et la singularité de son cinéma ne sont plus à prouver. Il reste d’abord un poète d’exception. La tension mélancolique qu’exerce la présence/absence de l’auteur se manifeste de façon privilégiée, dans un certain nombre de figures visuelles. Francofonia est en cela, un exemple idéal de la réunification de l'esprit et du sensible.

Sur un des toits du musée du Louvre, dans un sublime panoramique 360° en plan séquence, Sokurov fait des allers et retours à travers plusieurs siècles. Des avions de chasse allemands survolent le parvis du musée et le jardin des Tuileries. Au sol, les voitures sont contemporaines, sur le toit, un couple utilise un reflex numérique pour photographier cet horizon de la capitale dans lequel une nature en mouvement est en train de reprendre place jusqu’à la réapparition des fondations du musée au XIIème siècle. Son film est une expérience esthétique. Chaque séquence impose des choix plastiques forts en adéquation avec un équilibre narratif irréprochable.

Les fantômes de l’Histoire.

L’art est l’identité des cultures et des peuples. C’est le terreau des civilisations. Alexander Sokurov a un dialogue avec l’Histoire au sens propre comme au figuré, et les fantômes de l’Histoire accompagnent Francofonia. Napoléon et Marianne en sont deux des protagonistes principaux affublés d’une pointe d’humour. Notre empereur est fier et autocentré, il s’affiche devant ses représentations tout en se gargarisant des œuvres qu’il a ramenées de ses différentes conquêtes. « Liberté, égalité, fraternité » sont les seules paroles susurrées par Marianne dans les allées du musée. Jaujard et Wolff-Metternich sont aussi des spectres à qui Sokurov redonne chair. C’est grâce au 7ème art qu’il va permettre cette rencontre à trois. Nos deux interlocuteurs et le cinéaste échangent dans une très belle séquence finale. Si fantôme il y a, c’est qu’il reste des traces et le piège de l’oubli ne pourra donc pas se refermer. C’est grâce aux ancêtres que Sokurov est homme et qu’il a pu se nourrir des œuvres du Monde. « Qui serais-je si je n’avais pas pu voir les yeux de ceux qui vécurent avant moi ». Qui serions-nous ? Le dessein du cinéaste est de suggérer qu’il importe de préserver la vie de l’esprit et celle de l’âme dans une proximité avec celle de la beauté de l’art.

Le musée de l’Ermitage à Saint-Petersbourg a souvent été l’alter ego Russe du Louvre. Il est l’essence de vie de Sokurov qui en 2002 y réalise L’Arche Russe son film en plan séquence qui en est la plus belle marque des passions. « Le Louvre serait-il plus précieux que la France ? ». Et la Russie, que serait-elle sans son Ermitage ?

Dolly Bell

Durée : 1h28

Date de sortie FR : 11-11-2015
Date de sortie BE : 20-01-2016
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 12 Janvier 2016

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