Critique de film
Free to run

La course à pied est devenue commerciale. Il suffit d’entrer dans un magasin de sport pour s’en rendre compte. Le rayon consacré au running est un des plus fournis. Courir n’est plus aujourd’hui l’expression d’un élan libertaire mais bien un comportement induit par la mode. Pourtant au départ, la course à pied, mouvement naturel de l’homme pour fuir un prédateur ou chasser un gibier, est ancrée dans notre ADN. C’est avec la sédentarisation et l’industrialisation que l’homme cesse de courir, qu’il préfère s’asseoir sur ce qui faisait de lui un animal, un primate se tenant debout sur ses deux jambes. Courir c’est retrouver ce qui fait de nous un animal. L’homme déraciné de son milieu naturel revient à la course pour ressentir qu’il est à l’unisson de la nature et de ce qui l’entoure.

La course comme contre-culture

Free to run, le documentaire de Pierre Morath s’interroge moins sur l’instinct de la course que sur son ambition de contre-pouvoir. Dans les années 60, la course serait selon lui l’expression, le symbole d’une contre-culture réservée jusqu’alors à des marginaux un peu étourdis qui au lieu de se droguer préfèreraient s’envoyer un shot d’endorphines en se tapant un 10km dans les bois. La course réservée uniquement aux hommes devient également le cheval de bataille des femmes qui militent pour être admises dans les courses officielles qui leur sont interdites. Le documentaire va se pencher sur trois histoires pour expliquer la naissance de ce contre-pouvoir, à renforts, très classique, d’extraits d’archives et d’interviews contemporaines pour appuyer son propos.

La course plus révolution économique que sociale

Le premier témoin c’est Kathrine Switzer, la première femme à participer illégalement au marathon de Boston en 1967.* Elle est celle qui fera bouger les lignes. Second protagoniste, aujourd'hui décédé, c’est Fred Lebow, l’homme qui a créé le marathon de New York et a fait de la course à pied un sport national en plus d’une activité lucrative juteuse. Si vous voyez 50.000 personnes se bousculer au départ du mythique marathon c’est grâce à lui ou plutôt à cause de lui. Enfin, le doc rend hommage à Steve Prefontaine, autre américain (c’est très américano-centré cette affaire), génie de son époque surnommé le James Dean de la course à pied, qui s’est battu pour que le statut d’amateur des coureurs de fond soit revu, en gros pour qu’on leur file du pognon. Steve c’est aussi l’homme à l’origine d’un des premiers partenariats de sponsoring avec la marque Nike. Trois personnages sympathiques mais qui cantonnent la course à pied dans un univers officiel fait de sponsoring, jeux olympiques, prix d’inscriptions etc… etc… On est bien loin de la course à pied comme retour à la nature. Contrairement à ce que le film vend, ce n’est pas une révolution sociale, un mouvement rebelle mais tout l’inverse, un mouvement très capitaliste, très cloisonné, une révolution bien plus économique que sociale qui sous-tend la course à pied contemporaine.

La course une exception ?

La raison d’être de ce documentaire repose en plus sur un postulat curieux. Le docu parle en préambule d’une époque il était interdit de courir. Ce qui est faux, il n’a jamais été interdit de courir. Il était par contre interdit aux femmes de courir dans des courses officielles et il a fallu attendre 1984 pour que l’épreuve féminine soit inscrite aux J.O. Scandaleux évidemment ! Mais pas unique en son genre. Il faut en effet attendre 2012 pour que les femmes participent à l’intégralité des disciplines olympiques. Et même 2014 pour les jeux d’hiver avec l’arrivée du saut à ski féminin cette année-là. Aujourd’hui si les femmes ont obtenu la parité, la discrimination frappe toujours les hommes, ils sont en effet interdits de natation synchronisée ou de gymnastique rythmique pour des raisons que l’on ignore.

Donc le fondement même du documentaire n’est pas si fascinant ou unique disons. C’est peut-être pour cela que le réalisateur insiste tant sur l’explosion commerciale de ce sport, sur son passage de l’anonymat relatif à l’effet de mode universel. Ce qui est dommage c’est de personnifier la course à pied à travers ces trois destinées pour la rendre touchante. La course à pied possède pourtant en elle toutes les caractéristiques nécessaires pour être vectrices d’émotions, la course d’un anonyme est encore plus belle que celle d’une personnalité qui lui dédie sa vie.

Qu'est-ce que la course à pied ?

Le documentaire raconte l’histoire de la course à pied officielle, mais rarement il parvient à exprimer ce qui l’anime, ce qui la sous-tend. C’est loin d’être évident. Le grand écrivain Haruki Murakami y échoue aussi dans son essai « Autoportrait de l’auteur en coureur de fond ». Lui empilait les comptes rendus de courses, il alignait ses kilomètres comme autant d’épreuves qu’il s’imposait avec rigueur. Murakami se racontait à travers la course plus qu’il ne racontait la course. Ici aussi dans le documentaire de Pierre Morath, on raconte les hommes à travers la course. 

Pour parler de la course, de ce qu’elle procure, de ce qu’elle représente vraiment, il faudrait peut-être abandonner les interviews, les histoires convenues et suivre les foulées d’un marathonien, épouser la course d’un homme pendant 2h à travers une forêt et écouter entre ses respirations saccadées le chant des oiseaux, le bruissement des arbres, le son des brindilles qui craquent sous ses pas. Il faudrait reprendre l’image d’intro et de fin du documentaire Free to run et l’étendre sur deux heures. Un barbu aux allures de beatnik cavalant sur des chemins forestiers, seul avec lui-même, loin du brouhaha de toute affluence.

 

* : Les marathons et les courses de fond et semi fond étant jusque là réservés aux hommes, les organisateurs craignant surtout que les femmes ne résistent pas physiquement. Notons que dans tous les sports olympiques individuels un seul est mixte, l'équitation, la vraie discrimination n’est-elle pas là ? 

Réalisateur : Pierre Morath

Acteurs : (Indisponible)

Durée : 1h39

Date de sortie FR : 13-04-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 11 Avril 2016

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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