Critique de film
Green Room

Disons-le tout de suite : Green Room est une expérience intense et viscérale. Imprévisible. Unique. Un uppercut qui nous prend par surprise et qui nous laisse KO. Une nuit en enfer, un huis-clos étouffant et jubilatoire duquel personne (personnages comme spectateurs) ne ressortira indemne. Coup de maître pour Jeremy Saulnier qui propose une expérience ultime de « survival » punk, mû par le même élan vital qui parcourait son précédent long métrage (Blue Ruin, 2014). Entre thriller et horreur pure, un réjouissant jeu de massacre zébré de fêlures et d’humour absurde, d’autant plus éprouvant qu’il est terriblement humain.

Avec Jeff Nichols (Take Shelter, Mud, Midnight Special), Jeremy Saulnier fait partie de ces jeunes réalisateurs qui comptent désormais dans le cinéma américain. Green Room le consacre définitivement. En s’adossant au schéma classique du film de survie, il poursuit le travail entrepris avec Blue Ruin (ce mix si particulier de calme et d’accélérations brutales) et décuple son efficacité. Comme pour son précédent long métrage, le pitch tient en quelques lignes : au terme d’une tournée désastreuse, The Ain’t Rights, un groupe de punk-rock, accepte de donner un dernier concert dans un coin reculé de l’Oregon. Mauvaise idée… À l’issue de leur set et alors qu’ils rejoignent leur loge, les quatre membres du groupe tombent sur un cadavre encore chaud. Retranchés dans les coulisses, ils sont désormais à la merci du patron du club et de son gang de skinheads, bien décidés à éliminer tout témoin gênant. Le piège se referme sur eux, il n’y aura pas d’échappatoire…

Fragments d’une jeunesse américaine

Il n’y a pas de héros chez Jeremy Saulnier. Après Dwight, assassin amateur, anti-héros tout droit sorti d’un film des frères Coen (dans Blue Ruin), le réalisateur suit ici les pas d’un groupe punk-rock attachant, débrouillard mais poursuivi par la malchance. Jeremy Saulnier excelle dans l’art d’installer une atmosphère et surtout des personnages. Authentiques. Sincères. Green Room ne serait pas une telle réussite sans ce long prologue où Saulnier croque en quelques plans, quelques dialogues, quelques situations sa galerie de personnages. Une panne d’essence, une blague potache, une prestation pathétique dans un fast-food miteux, et surtout la mise en place d’une question qui reviendra comme un gimmick tout au long du film (« Quel groupe emporteriez-vous sur une île déserte » ?)… On retrouve avec jubilation cette précision dans le détail, cette économie de plans et de mots, cette temporalité subjective qui nous avaient tant plu dans Blue Ruin. A-t-on jamais vu jeunesse américaine dessinée avec une telle finesse, une telle acuité, une telle poésie même ? Cet entre-deux magique entre énergie et mélancolie, ce temps suspendu, cette atmosphère de fin du jour qui annonce en elle-même la fin de l’innocence (« un adieu à ma jeunesse », dixit le réalisateur). En quelques minutes, Saulnier, en alchimiste, nous fait pénétrer le cœur de ses personnages. Leurs fêlures, leurs espoirs, leurs sourires sont aussi les nôtres : « Si le spectateur peut se reconnaître d’une manière ou d’une autre, à l’écran, parce que mes personnages sont réalistes, il peut d’autant plus facilement s’attacher aux enjeux de l’histoire qui, du coup, n’en devient que plus inquiétante. » (Jeremy Saulnier)

Une énergie punk

En effet, cette caractérisation des personnages, simple, directe, précise, prépare de la façon la plus efficace possible l’explosion de violence à venir. Il y a dans Green Room une énergie punk, extrêmement physique, d’autant plus évidente que Jeremy Saulnier distille une composition rythmique faite de ruptures, de contrastes (sa marque de fabrique). Un exemple : provocateur dans un premier temps (reprise du classique punk « Nazi Punks Fuck Off », des Dead Kennedys), leur set dans le club devient soudainement d’une grande pureté vaporeuse (utilisation notamment du ralenti). Jeremy Saulnier brise le rythme, casse les codes. Surprend toujours. Imprévisible. D’autant plus que (comme dans Blue Ruin), ses personnages ne sont en aucune manière préparés au cauchemar qu’ils s’apprêtent à vivre. Ce sont des jeunes, terrorisés, des êtres de chair et d’os, aux réactions parfois inattendues.

Un « survival » en huis-clos intense et viscéral

Le jeu de massacre peut commencer. Cette ode à la jeunesse se mue alors en un grand thriller horrifique en huis-clos, un film de survie puissant, tendu à l’extrême. Entre slasher movie (type Massacre à la tronçonneuse) et film de siège, Green Room dépasse très vite les archétypes liés au film de genre. L’effroi est d’autant plus viscéral que Jeremy Saulnier ancre depuis le début son action dans une réalité concrète, palpable, sensible. Et même du côté des bourreaux, une étincelle d’humanité, de doute peut surgir d’un regard au détour d’un plan (troublant Macon Blair). Flippant à l’extrême et purement jouissif, le film alterne plages de calme stylisées et suspendues (comme cet instant où, dans un moment de panique, soudainement plongés dans le noir, Amber pense à allumer une cigarette… idée lumineuse) et shots brutaux d’adrénaline et d’hémoglobine. La violence peut donc surgir à tout moment, imprévisible. Et ses apparitions, imaginatives et diversifiées (chien d’attaque, machette…) sont sèches, sans fioritures, glaçantes… Jeremy Saulnier retranscrit quelque chose de l’énergie physique qui innerve la musique punk dans sa mise en scène et dans sa représentation viscérale de la violence. Ce faisant, il parvient à créer la même implication physique chez le spectateur, tendu comme un arc jusqu’au plan final.

Jeremy Saulnier, nouveau maître du film de genre

Beaucoup de films, ces dernières semaines, contiennent des éléments de « survival » (Room, The Revenant), mais Green Room ne retient que la substantifique moelle du genre, le dénude de tout superflu, l’assèche et lui donne une nouvelle dimension. Humaine. Traversée par un élan vital bouleversant. Jeremy Saulnier place ses personnages face à un point limite, où la violence devient une nécessité pour survivre.

Si la distribution complète du film est impeccable, Green Room bénéficie de l’interprétation habitée de deux acteurs exceptionnels : Anton Yelchin et Patrick Stewart. C’est là aussi l’occasion de saluer le travail sur le son. Véritable effet spécial, leurs voix (d’outre-tombe) se répondent comme l’endroit et l’envers d’une même pièce. Une voix détachée, presque atone, qui relie la peur de la victime et la manipulation du bourreau. Leur présence hante l’esprit du spectateur longtemps après la fin de la projection.

À la fois terrifiant et jubilatoire, terriblement humain, Green Room s’impose d’ores et déjà comme la nouvelle pépite du cinéma de genre et l’un des films les plus importants de cette année cinématographique. Courez-y !

Durée : 1h34

Date de sortie FR : 27-04-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 29 Mars 2016

AUTEUR
Guillaume Saki
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