Critique de film
Hannah Arendt

Les exemples de chassés croisés entre cinéma et philosophie sont plutôt difficiles à recenser. Entre autre parce que les films qui viennent à l’esprit prennent des formes plutôt variées : de la philo métaphysique de Stanley Kubrick dans 2001, l’Odyssée de l’espace aux hypokhâgneux drôlatiques et ridicules du Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) d’Arnaud Desplechin. Retraçant une période clé de la vie d’Hannah Arendt, philosophe allemande du vingtième siècle, la réalisatrice Margarethe Von Trotta inscrit d’emblée son film dans le gros fourre-tout du biopic au cinéma.  Au-delà de cela, Hannah Arendt est réalisé comme un film-dossier, ou un film-procès à l’américaine, sans renoncer à aborder frontalement son propos philosophique.

1960. Adolf Eichmann, haut fonctionnaire nazi, responsable logistique de la solution finale, est enlevé à Buenos Aires par des agents du Mossad. Son procès aura lieu en Israël. Procès d’un homme ou d’un régime ? Hannah Arendt (partition sans faute pour Barbara Sukowa), philosophe d’origine allemande et de confession juive, enseigne la théorie politique dans son pays d’adoption : les Etats-Unis. Hannah veut se confronter à une image du Mal, personnifié en un homme de chair, de sang et d’os. Elle demande au journal The New-Yorker de couvrir le procès de l’ancien SS. L’essai qui en résultera, Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal, provoquera la colère des intellectuels de tous bords, celle des autorités juives, mais aussi celle de l’entourage d’Hannah. Aujourd’hui, le concept de banalité du mal est l’un des plus discutés du 20ème siècle.

Tout Hannah Arendt tend vers la formulation de ce concept. Similaire à la plaidoirie finale d’un film de procès, le climax du film de Margarethe Von Trotta n’est autre qu’un cours magistral lors duquel Hannah, devant quelques détracteurs et une poignée d’étudiants, argumente en faveur de son texte polémique. Bien qu’elle soit presque dénuée d’enjeux dramatiques, réalisée proprement mais sans invention, cette scène reste passionnante. Simplement parce qu’il s’agit d’un moment rare, où les scénaristes et la réalisatrice témoignent d’une haute opinion de leurs spectateurs. Une scène qui expose une pensée nécessaire, qu’il est indispensable de garder en mémoire individuellement aujourd’hui et pour des siècles des siècles. Amen.

Un peu didactique en somme ? Plus : scolaire. C’est le principal reproche que l’on peut faire au film. On sent dans Hannah Arendt une réelle volonté de faire du beau travail, mais la réalisation de Margarethe Von Trotta est engourdie, trop appliquée pour nous laisser pénétrer son film. Comme si la réalisatrice avait soigné son intérieur pour accueillir Nadine de Rothschild (dont le brushing évoque celui de l’héroïne), mais que du coup, la réception manquait un peu de folie. À l’image de la reconstitution d’époque façon catalogue sur papier glacé, le film a un côté un peu toc, parcouru de légères fausses notes: les passages de figurants empruntés, les acteurs qui attendent que le travelling soit sorti de l’avant-plan pour commencer à parler… À d’autres moments, la mise en scène accuse un certain manque d’idées et devient très théâtrale. Lors d’une balade en forêt entre Hannah et son mentor/amant Heidegger, on sent que la réalisatrice cherche une idée intéressante pour élever cette séquence, sans parvenir à trouver une solution valable. À sa décharge, ces flash-backs relatant la relation d’Hannah avec son ancien professeur sont tout à fait inutiles au scénario.

Malgré cela, Margarethe Von Trotta fait plusieurs choix inspirés. Le ton de son film tout d’abord, son côté suspense philosophique fonctionne plutôt bien, idéalement souligné par la froide partition d’André Mergenthaler. Le travail de la chef opératrice Caroline Champetier d'une part (qui oppose de grandes zones d’ombres et des tons froids pour les U.S.A., à des tons jaunes et une grande clarté pour les scènes israéliennes), et le découpage du film qui privilégie les plans-séquences d'autre part contribuent tous deux à un ensemble visuel assez élégant. Enfin, la réalisatrice met en place efficacement quelques belles idées (un seul plan large sur un bus dans le désert nous transporte en Israël) et surtout, elle adapte certains des messages de son film à son propre travail. Ainsi, un personnage s’inquiète que le procès d’Eichmann ne devienne un procès-spectacle, et la réalisatrice choisit justement de ne jamais faire incarner le nazi mais recourt à des images d’archives (qu’on peut aussi voir dans le documentaire d’Eyal Sivan sur le même sujet, Un Spécialiste). Dans une même logique, Margarethe Von Trotta ne recrée la salle d’audience que pour un seul plan, nécessaire, puisqu’il raconte qu’Hannah se confronte à une image du Mal personnifié. Pour la suite du procès, Hannah restera en salle de presse, assistant aux audiences via un téléviseur.

Passons sur le portrait de femme raté, les mœurs libérées d’Hannah, son déracinement, et surtout le parallèle hasardeux entre sa supposée insensibilité et celle du monstre Eichmann. Bien que d’un académisme pesant, le film de Margarethe Von Trotta, témoigne d’une réelle volonté de livrer un spectacle cinématographique de bonne facture. Surtout, derrière ses apparats de suspense, le film prend à bras le corps son discours philosophique. L'oeuvre conçoit bien et donc énonce clairement, le cogito de Descartes. Hanna Arendt démontre que le Mal absolu fut de convaincre les hommes de leur inanité, et donc de l’inutilité de leur pensée. À l’heure où Nabilla fait la une des journaux, il est salvateur de sortir d’une séance de cinéma en discutant de la nature de l’Homme.

Durée : 1h53

Date de sortie FR : 24-04-2013
Date de sortie BE : 24-04-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 27 Avril 2013

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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